Quitter les monts d’automne, L’art oublié

Second roman qui constituera la rentrée littéraire d’Albin Michel Imaginaire, avec La marche du levant, Quitter les monts d’automne d’Émilie Querbalec nous invite à découvrir une SF d’inspiration japonaise agrémentée d’une sublime couverture de Manchu.

On y découvre l’aventure de la jeune Kaori, qui vit sur la planète Tasai et se destine à une carrière de danseuse. Elle descend d’une lignée de conteuses mais n’a jamais hérité du don de ses aînées, censé se révéler lors d’un « ravissement », étape quasi surnaturelle où le Dit devait réveiller son don. Par contre, elle héritera bien de quelque-chose de sa grand-mère : un rouleau de calligraphie. L’écriture est un tabou absolu dans cette civilisation donc Kaori risque sa vie en gardant le document mais elle va quand même quitter sa planète natale pour en percer les secrets.

Le roman part ainsi dans le délire un peu cliché du « roman initiatique de la petite campagnarde qui va découvrir la capitale pleine de dangers et de merveilles » transposé en SF. L’opposition entre l’environnement très rural et traditionaliste de Kaori et dans un premier temps la capitale de Tasai va déjà créer un choc, et quand on va bien au-delà c’est un vrai bouleversement pour notre héroïne. La forte inspiration japonaise qu’a brillamment insufflé Émilie Querbalec à son œuvre rappelle aussi le choc culturel interne qui déchire l’archipel depuis le siècle dernier, où la spiritualité et les traditions se mêlent (ou s’opposent) sans arrêt à la modernisation incontrôlable de ses grandes villes.

Mais le parcours de Kaori présente à mes yeux de gros défauts qui découlent de cet archétype narratif. La protagoniste est d’une naïveté incroyable, c’est peut-être voulu mais une fois sortie de sa campagne, elle va faire confiance à absolument n’importe qui et remettre son destin dans les premières mains qu’elle croise. On se noie dans le cliché un peu dépassé de la petite campagnarde niaise qui se fait malmener par la modernité, jusqu’au traumatisme (au traitement un peu léger). Ça finit par se calmer à mi-parcours, mais le côté passif reste absolument jusqu’à la fin. Ce sont donc les personnages secondaires que Kaori croisera qui vont diriger sa quête pour elle, souvent sans même lui révéler quoi que ce soit, à la limite de la manipulation abusive, et t’as franchement envie de lui mettre des claques pour qu’elle reprenne son destin en main, un minimum.

Au final, ce sont donc ces personnages secondaires qui mènent la quête de Kaori, et on a parfois l’impression qu’on s’est trompé de personnage principal. Parce que ce sont ces gens rencontrés au fil du chemin qui vont être vraiment actifs, et en ressortir avec des personnalités plus intéressantes et des trajectoires motivées. Au bout d’un moment on continue l’aventure avec Ekisei et Aymelin qui, avec l’entité autonome Vif-Argent forment un groupe qui finit par être convainquant et attachant, pour partir dans une aventure spatiale aux dimensions insoupçonnées. Là on part dans une vraie odyssée SF avec ascenseur orbital, contrebandiers, voyage par des trous de ver, etc…

Pour autant, même si Quitter les monts d’automne rame parfois à me convaincre dans le déroulement « premier degré » de son intrigue (surtout parce que je suis un lecteur très axé sur les personnages), c’est son fond et son univers qui rattrapent le tout. L’autrice arrive quand même à passer une ambiance, une vraie identité à son récit à travers cette touche japonaise, la délicatesse de son world-building qui tape souvent dans un côté très sensuel (Kaori est émoustillée à peu près toutes les trois pages, ça finit par devenir assez rigolo). Son écriture extrêmement belle et évocatrice nous amène doucement vers le propos du roman, on va aborder les thèmes de la transmission, de l’art, de la mémoire avec finesse.

Le monde (ou plutôt les mondes) d’Émilie Querbalec nous livre des tas d’idées et de détails intéressantes, comme ce Flux qui est quasiment une religion sur Tasai mais qu’on découvrira sous un jour plus concret au fil des pages. On va croiser plusieurs types d’entités (pas vraiment des races non plus, d’ailleurs), parmi lesquels des espèces d’anges à paillettes assez surprenants. Ce sont des tas de petites touches originales et cohérentes qui rendent l’univers de Quitter les monts d’automne marquant et attachant, intéressant à découvrir.

Quitter les monts d’automne est donc une aventure spatiale d’inspiration japonaise, chargée de poésie et de délicatesse, riche et évocateur qui vous fera voyager à la recherche d’un art perdu. Son seul gros défaut (subjectif) est son héroïne qui m’a frustré par sa passivité et sa naïveté.

Roman reçu en Service Presse de la part de l’éditeur Albin Michel Imaginaire, que je remercie.

Lire aussi l’avis de : Célindanaé (Au pays des cave trolls), Apophis (Le culte d’Apophis), Feydrautha (L’épaule d’Orion), Gromovar (Quoi de neuf sur ma pile), Yuyine (Les critiques de Yuyine), Lullaby (Les histoires de Lullaby), Mélie (Mélie et les livres),

12 réponses

  1. On partage un avis semblable ! J’ai moi aussi trouvé les personnages secondaires plus fascinants que Kaori même si d’une certaine façon ils sont magnifiés par sa banalité à elle. Il faudra que j’ajoute ta chronique à mes liens demain quand elle sera en ligne (oui ce commentaire me fait un memo )

  2. Merci pour ta review ! 😀 Bon, c’est typiquement le genre d’héroïne qui va m’énerver… mais l’univers m’attire grave. Je me le note mais pour plus tard.

  3. C’est marrant mais moi qui déteste les personnages passifs, j’ai apprécié Kaori et je n’ai pas été tant que ça gênée par elle. Elle a la réserve un peu naïve liée à la culture nippone et je la trouve assez juste. On a en effet envie qu’elle se secoue parfois mais sa banalité la rend touchante.

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