Les maîtres enlumineurs, Réécrire les règles

Voilà qu’arrive en VF le raz-de-marée Les maîtres enlumineurs de Robert Jackson Bennett chez nos amis d’Albin Michel Imaginaire. Précédé d’une grosse réputation chez les lecteurs de VO, pas mal de blogueurs lui ont déjà fait la fête ces derniers jours et je débarque pour en rajouter une couche ! Ou alors j’ai pas aimé du tout, allez savoir, il va falloir lire cette chronique en entier. Ouais, je suis exigeant.

Sancia est une voleuse un peu particulière, elle a le pouvoir de « ressentir » un objet en le touchant, de percevoir sa structure, son histoire, ses failles. Fort pratique pour se faufiler partout et faire du repérage, elle est une des meilleures dans son secteur d’activités, et on lui confie donc un job risqué mais très bien payé : dérober une petite boite sur les quais très bien gardés de Tevanne. Tout ne va pas se dérouler comme prévu, et fâcher une des quatre grandes familles marchandes qui font la loi en ville n’était pas une bonne idée. Ouvrir la petite boite qu’elle a volée n’était pas forcément une bonne idée non plus, mais elle va y trouver une clé bien curieuse, une clé qui s’appelle Clef, une clé consciente qui peut ouvrir n’importe quoi, et « contrôler » les enluminures, une clé avec qui Sancia seule peut communiquer grâce à son pouvoir. Les enluminures ? C’est quoi ce truc ? Oh bordel, il est dur à résumer ce livre. Oui, dans Les maîtres enlumineurs, les érudits ont trouvé un moyen de graver des instructions « magiques » sur les objets pour modifier leur rapport à la réalité, comme faire croire à une poutre en bois qu’elle est en métal, faire croire à une voiture qu’elle est sur une pente pour qu’elle avance toute seule. Clef pourrait changer les rapports de force de la cité à tout jamais. Sancia va devoir trouver de l’aide pour se sortir de ce traquenard.

Toute l’histoire se passe dans la cité de Tevanne, une grande ville d’influence « renaissance italienne » qui rappellera un peu la cité de Camorr aux lecteurs de Scott Lynch, et c’est toujours sympa de s’éloigner du modèle médiéval européen. Les quatre grandes familles marchandes se sont découpé le gâteau et règnent chacune sur un quartier qui leur appartient, et dont ils règlementant l’accès. Et au milieu il y a les Communs, quartiers pauvres et dangereux dont personne ne se soucie, et où Sancia vit. Elle y a ses contacts, son refuge, mais c’est pas la vie de château quoi. On est bien dans une Crapule-Fantasy urbaine, on évolue avec des hors-la-loi, on se faufile sur les toits, on se fait courser par les autorités. Mais l’histoire va partir de là pour révéler des enjeux de plus en plus importants qui vont brouiller les pistes et remettre en question la structure même de cette société. On va suivre ainsi le point de vue de Gregor Dandolo, héritier marchand traumatisé mais idéaliste qui va creuser cette histoire, et croiser la route de notre protagoniste.

L’ambiance générale m’a beaucoup rappelé la série de jeux vidéo Dishonored, on a ce mélange de cité industrialisée atypique, de source d’énergie exotique, de magie et d’infiltration dans une atmosphère sombre qui mélange la misère du commun à la noblesse. La structure narrative du roman aussi m’a fait penser aux jeux puisque le roman est plus ou moins découpé en plusieurs « missions » que devra mener l’héroïne et ses complices. On va aussi beaucoup comparer Les maîtres enlumineurs à du Brandon Sanderson et en particulier à Fils-des-brumes, non seulement à cause de son héroïne qui utilise le même archétype que Vin, mais aussi et surtout pour son système de « magie » extrêmement cartésien et détaillé. Les enluminures ont un fonctionnement précis et Robert Jackson Bennett s’est manifestement beaucoup amusé à explorer leurs possibilités et leurs contraintes en les confrontant à la physique (surtout à la gravité). C’est marrant parce que ce roman, en partie pour toute cette solidité et cette précision, a plu à pas mal de lecteurs de SF. Bon ils essayent de nous faire croire que, finalement, c’est un roman de SF déguisé et c’est pour ça que c’est bien, parce qu’au fond de leur cœur ils ne veulent pas s’avouer qu’ils ont aimé un bouquin de fantasy, mais il faudra un jour qu’ils se confrontent à la dure réalité.

Et pourtant, si on est effectivement marqués par ce cadre, par ce système de magie impressionnant, par ce world-building aux p’tits oignons, tout ça ne suffit pas à faire un bon roman. Il faut embarquer le lecteur dans l’aventure, l’immerger dans une histoire qui va exploiter tout ça, lui donner du plaisir à suivre ses protagonistes. Et c’est précisément là que Robert Jackson Bennett transforme l’essai, à mon avis (haha, vous avez eu peur, hein ?). Parce qu’on part du cliché « voleur curieux qui fourre son nez dans les affaires des puissants », mais on va aller bien plus loin à la découverte de cet univers, de ses mécanismes, de son histoire. C’est aussi pour ça que le roman demande un peu de temps pour démarrer, pour sortir de son pitch de départ pour ensuite nous amener à remettre en cause l’ordre établi. La découverte de Sancia va non seulement la mettre en danger au milieu d’un complot, mais va aussi la faire plonger dans son propre passé secret à travers des révélations qui s’enchainent et se complètent à merveille, pour arriver à un tableau narratif impressionnant, toutes les pièces du puzzle s’emboitent parfaitement. On découvre aussi le passé lourd de Gregor, les combats qu’il mène entre ses idéaux et ses conflits intérieurs. Et on a d’autres personnages dont j’ai même pas encore parlé (parce que ce bouquin est bien trop dense et complexe pour tout couvrir, mais j’essaye, promis).

Pour emballer tout ça il fallait bien le rythme de tous les instants, le sens de l’action et du suspense qui nous font tourner les pages, évidemment. On découvre ce roman en suivant des passages de baston, d’infiltration, des moments touchants ou virevoltants très réussis, de quoi faire avaler 600 pages à un lecteur sans qu’il s’en rende compte. Les relations entre les personnages permettent aussi l’attachement, même si au début j »étais pas super-convaincu par Sancia qui m’apparaissait un peu fade, mais ça finit par prendre, sans doute avec ce background qui s’enrichit et des secrets qui sont dévoilés. On a aussi Gregor, impressionnant d’humanité, et le vieil Orso, enlumineur qui apparait comme le savant froid classique mais qui, lui aussi, nous prend à contre-pied avec quelques revirements (merci, parce que le cliché du scientifique sans conscience, ça commence à être lourd). Aux côté d’Orso il y a Bérénice, l’assistante effacée qui va se révéler au fil des pages, oui, elle aussi. Avec d’autres encore, ils vont devenir le cœur et le moteur de ce roman, constituant une fine équipe qui surprend et emporte l’adhésion.

Le seul bémol de ce roman est peut-être cette couverture que je n’apprécie pas particulièrement. Mais l’intérieur est une petite merveille qui accumule tant de richesse qu’il pourra plaire à pratiquement tout profil de lecteur, du cartésien au poète, de l’amateur de world-building détaillé au féru d’intrigue bien ficelée, du fan de page-turners à l’amoureux de personnages complexes. Ça explique peut-être l’accueil enthousiaste que les lecteurs ont réservé au roman, Robert Jackson Bennett n’a rien laissé de côté, il a abordé tous les aspects de son histoire avec la même application pour aboutir à une œuvre dense, complète et immersive. Vivement la suite.

Roman reçu en Service Presse de la part de l’éditeur Albin Michel Imaginaire, merci à eux.

Lire aussi l’avis de : Apophis (Le culte d’Apophis), Elessar (L’imaginarium électrique), Lianne (De livres en livres), Le chroniqueur, FeydRautha (L’épaule d’Orion), Célinedanaé (Au pays des cave trolls), Lutin82 (Albédo), Aelinel, Yogo (Les lectures du maki), Lorhkan, Gromovar (Quoi de neuf sur ma pile ?), Yuyine,

13 réponses

  1. Je trouve personnellement la couverture divinement belle ^^
    Comme toi j’y ai trouvé un côté assez vidéo-ludique au déroulé de l’intrigue qui, pour ma part, m’a un peu lassé. Et effectivement, le roman met un peu de temps à démarrer. Mais comme toi, au final, je suis assez conquise. Ce n’est pas le coup de coeur que la plupart semblent avoir mais ça reste très bon et surtout très abouti.

  2. J’aime décidément beaucoup te lire 🙂 (ce n’est pas un commentaire hautement constructif, j’en conviens !).
    Tu parles de Sanderson, je n’ai encore jamais lu. A rajouter à ma liste de choses à lire, ça me permettra de voir un peu l’analogie entre les deux textes, ça peut être dommage de passer à côté. J’ai le temps, je ne lirai pas les maîtres enlumineurs avant la sortie in french de toute la trilogie (je sais, shame on me).

  3. J’aime bien les piques que tu lance xD

    J’avoue que moi j’avais comparé la magie à un langage informatique ‘magique ». Chaque famille a son langage qui a ses propres instructions, fonctions et tout.
    Du coup oui ça avait un petit coté SF si on veut. Mais pour le reste des arguments du « c’est comme du cyberpunk », je suis moins convaincue, ce sont des choses existant en fantasy depuis longtemps donc je ne les associe pas forcement comme ça.
    Après si ça motive certains amateurs de sf de venir voir, pourquoi pas !

    • 😀
      Oui, la noblesse qui marche sur le peuple, c’est pas nouveau. Le rapprocher des megacorpo cyberpunk c’était un peu capillotracté à mon goût.

      Mais chacun a ses références propres, donc c’est amusant

  4. Les mentions de Camorr et de Fils-des-Brumes ont fini de me convaincre >< Nan mais je vois passer tellement de bons avis et l'univers a l'air si bien construit que je ne vais pas passer à côté je pense 😀 Je suis trop intriguée !

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