Iron Widow, Social Bourrine Warrior

Juste avant les fêtes de fin d’année j’ai reçu un mail de Babelio me proposant de recevoir Iron Widow de Xiran Jay Zhao dans le cadre d’une opération Masse Critique « privée ». J’avais vaguement vu passer ce bouquin sur les réseaux anglophones et le concept d’un roman SF Young Adult Pacific-rimesque avec du tabassage de patriarcat dedans m’a paru tentant. Voyons voir ce que ça donne.

Huaxia est constamment attaqué par des armées de bestioles qui grignotent petit à petit les terres humaines, et la défense consiste à envoyer des gros robots pilotés par un couple : un pilote et sa « concubine ». Le problème c’est que les femmes meurent très souvent dans la manœuvre, mais c’est pas grave, on a du stock. Dans un contexte où les femmes sont un fardeau juste bon à monnayer pour le profit familial, Wu Zetian va s’engager à être concubine pour les robots géants de l’armée, mais son but véritable est de venger sa sœur qui est morte quelques mois auparavant. Bien sûr, son parcours se révèlera plus exceptionnel, Zetian se dressera contre cette société qui sacrifie ses jeunes femmes sans sourciller pour la gloire des hommes.

Le roman de Xiran Jay Zhao commence fort en faisant ressortir clairement les injustices terribles que subissent les femmes, dans cet univers inspiré de l’histoire chinoise, comme les pieds qu’on maltraite pour faire mignon ou simplement le fait de traiter les jeune filles comme monnaie d’échange pour les « vendre » en mariage. Par-dessus tout ça on a évidemment ce système qui utilise les femmes comme denrée périssable dans ces mechas, mais évidemment y’a une propagande bien ancrée qui les fait passer pour des saintes, histoire qu’on ait quand même quelques volontaires. Tout ça démarre fort bien, et la colère qu’éprouve Zetian va pousser le lecteur à embarquer dans l’aventure.

Côté worldbuilding on va rester dans le flou avec juste quelques bases posées par-ci par-là, on sait qu’il y a des bestioles qui attaquent les murailles, et qu’il faut les taper. On sait qu’il y a une armée, mais le gros de l’univers va se résumer aux Chrysalides, ces mechas qui se pilotent par le Qi, l’énergie des deux pilotes transférées par des p’tites aiguilles. On va vaguement avoir des catégories élémentaires, y’a des Chrysalide de feu, de métal, de terre, etc… Et elles évoluent quand les pilotes passent des niveaux. Les robots se pilotent par magie et ça fait intervenir un espèce de palais mental bizarre sans grande logique, c’est franchement très limité et un peu bancal. Si on ajoute que les capacités psychiques des pilotes sont mesurées par un chiffre qui veut rien dire et qui change tout le temps, du genre « machin a plus de 10 000 de pression psychique, c’est trop fou », on se retrouve dans un croisement pas très solide entre Evangelion et Pokémon sans trop de contexte autour. Même pour un bouquin qui vise un public Young Adult ça fait à la fois léger et un trop peu « jeu vidéo » pour être vraiment immersif.

Mais finalement, vous me connaissez, le point crucial d’un roman pour moi, la pièce maitresse de l’édifice, c’est et ça sera toujours les personnages. Du coup, que m’inspirent Wu Zetian et son aventure ? On a là une femme qui s’engage pour se venger d’un système patriarcal odieux, et le bouquin nous est vraiment présenté comme ce combat social progressiste qui va taper dans les valseuses du patriarcat. Mais Wu Zetian n’apparait jamais comme une héroïne qui va déconstruire un système injuste par un combat réfléchi, notre protagoniste est une bourrine absolue qui va juste tracer son chemin par le mépris, le meurtre et la torture. On pourrait arriver à apprécier une héroïne remontée à bloc, en colère, mais qu’on veut soutenir. Le problème c’est qu’elle est détestable et caricaturale. Elle ne donne jamais l’impression de vouloir lutter pour les femmes, elle traite les femmes de sa famille comme des ennemies et pas comme des victimes, elle a autant de considération pour les autres femmes que pour les hommes qui les instrumentalisent.

Quand un bouquin est présenté comme une lutte contre le patriarcat, un combat enragé et féministe, on s’attend à un minimum de réflexion et de recul, mais surtout je m’attendais à une certaine empathie. C’est le genre de sujet où l’ennemi est le système, où les mécanismes sont complexes et multifactoriels, où les victimes sont nombreuses et à des degrés divers. Là on résume le patriarcat à un complot des méchants hommes qui ont caché UNE vérité aux femmes pour se servir d’elles, et c’est à peu près tout. Face à ça on a une Wu Zetian qui surgit hors de la nuit avec sa colère et surtout une morale extrêmement douteuse, elle va tuer des hommes sans sourciller, elle va torturer et assassiner sans aucune preuve, et même se tourner contre les femmes qui sont dans le même bateau. Au final on a pas du tout un combat féministe anti-patriarcal, on a juste l’ascension d’une femme sanguinaire qui écrase tout le monde pour arriver au top de l’échelle devant les messieurs. Alors oui ça peut avoir un côté revanchard jouissif « fuck yeah, prends-toi ça dans les coucouilles », mais c’est un peu léger quand même. Le marketing nous explique que c’est fortement inspiré de l’histoire chinoise et de sa seule impératrice, et bon, j’y connais rien, donc ça n’a pas grand intérêt, mais ça évoque quand même une ascension égocentrique et sanglante au pouvoir.

Ah par contre y’a de la romance, apparemment la romance polyamoureuse est un gros argument pour les nombreux fans de ce roman, puisque Zetian va développer une relation avec deux hommes de son entourage. Mais comme les triangles amoureux c’est cliché, on va faire un ménage à trois, génial. On a le jeune homme calme et érudit, fiable, qui accompagne notre protagoniste depuis le début, et le criminel ténébreux violent au passé mystérieux. Alors si on oublie le fait que j’étais plus du tout immergé dans l’histoire et que Wu Zetian m’agaçait déjà fortement, y’a quand même une « alerte cliché » assez violente dans les archétypes de ces deux hommes qui vont orbiter autour de notre débile vengeresse. Li Shimin a quand même quelques côtés intéressants, un mystère cruel qui l’entoure, mais c’est expédié pour laisser la place à un final un peu « ouate ze phoque » qui appelle une suite que j’ai pas vraiment envie de lire.

Finalement je sais pas vraiment où se situe mon malaise avec ce Iron Widow. Un décalage classique entre mes attentes et ce que j’ai vraiment lu, certainement ? Quand on nous vend une aventure féministe Young Adult et qu’on se retrouve avec une origin story de méchante sanguinaire qui tue et torture sans aucune sensibilité ou sens moral, ça déstabilise déjà un peu. Quand sa vengeance ne suit aucune logique ni considération pour les autres victimes du même système qu’elle est censée combattre, ça parait comme une énorme lacune. On débat souvent du rôle de l’étiquette Young Adult dans la blogosphère, et si l’univers « léger » et le rythme enlevé sont souvent caractéristiques de ces ouvrages, ici la violence alliée au côté moralement très douteux de l’héroïne me fait hésiter entre un placement « edgy pour faire cool » et une grossière erreur de marketing qui place un bouquin bourrin qui survole son sujet, moralement très discutable, sur un créneau jeunesse.

Le succès de ce bouquin est pourtant énorme, j’ai sûrement loupé des trucs. Mais venez pas me dire « c’est du young adult, t’es pas la cible » parce qu’à ce niveau-là j’ai quand même lu assez de YA pour savoir qu’il en existe des largement plus réfléchis et aboutis. Entre son world-building de mauvais jeu vidéo et ses personnages caricaturaux et douteux, je vois pas ce qui motive ce succès, à moins qu’encore une fois les étiquettes, les concepts et les thèmes suffisent à enthousiasmer les foules, même si le contenu ne suit pas. Je suis perdu, je suis presque trop vieux pour ces conneries, à l’aide. Aidez-moi à comprendre.

Roman reçu dans le cadre d’une opération Masse Critique de la part du site Babelio et de l’éditeur La Martinière.

19 réponses

  1. Quand tu as reçu le livre et que donc je l’ai vu pour la première fois j’étais super hypée mais vu ce que tu en dis, je vais passer. Le marketing autour en fera sûrement un gros succès commercial mais vu le traitement de la thématique centrale.. meh. D’ailleurs sauf erreur de ma part une des caractéristiques du genre YA c’est de mettre en avant une lu des problématiques sociales modernes qui occupent les jeunes adultes, le sexisme en fait partie. Mais t’es censé justement te battre contre ça dans le livre et je ne pense pas que de tuer et torturer tous les hommes soit une bonne façon de se battre contre le sexisme justement… Après c’est peut être moi hein. À pas mettre tout le monde dans le même panier là
    Bref dommage le concept partait pourtant bien.

  2. C’est dommage, j’aurais adoré une origin story de méchante sanguinaire, bien faite. Les antagonistes sont si souvent des non-entités qui mangent des nourrissons aux petit dej pour le lulz, une histoire dans leur tête qui donnerait un peu de nuance sans excuser ou dissimuler leurs fautes serait intéressante, potentiellement.

  3. Belle chronique parfaitement étayée dont je partage les arguments. Si j’ai été plus édulcorée peut être dans ma critique car j’ai aimé la noirceur et la violence de l’ héroïne. Je reconnais que tout est archétypal, manichéen, bateau et trop codifié YA pour moi. Cependant si l’univers esquissé est exploité il y a du potentiel je trouve. Et j’ai adoré le concept des Chrysalides (en pensant aux mêmes références que toi ><)

  4. En fait Wu zetian était l’unique « empereur » femme dans l’histoire de la Chine. Elle est justement connue pour être sanguinaire et son règne est très controversé. Ça a l’air d’être conforme au personnage dans le roman
    Elle est entrée dans la cour en tant que concubine de l’empereur Lishimin et elle a eu une liaison avec le fils de l’empereur Lizhi. Puis lorsque Lizhi a pris succession de son père, elle est devenu impératrice puis « empereur » à la mort de Lizhi.
    Ton avis m’a donné envie de lire le roman 🙂 Je suis curieuse de voir comment c’est intégré à l’histoire

  5. Ce constructif avis rejoint ceux que j’ai déjà pu voir passer et qui ont quelque peu freiné mon entrain. D’autant plus que j’ai déjà assez de sorties ce mois-ci pour passer mon tour et attendre une bonne occasion pour découvrir ce roman qui semblait sortir des sentiers battus et détenir de belles promesses.

    Merci à toi pour cette méticuleuse chronique 😉

  6. Je pense que j’ai bien fait de ne pas suivre la proposition de Babelio… Je sais que ce qui a coincé pour toi aurait aussi bloqué de mon côté, notamment l’aspect romance et le manque d’empathie pourtant essentielle à ce genre d’histoires.

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