Le regard, Polar et transhumanisme

En quatrième de couv’ du livre Le regard de Ken Liu, on peut lire la citation suivante « Ken Liu est un génie ». Ça pose un peu l’aura du monsieur pour cette nouvelle parution de la collection Une Heure Lumière chez Le Bélial’. Et ça te fout une attente monstre aussi. Faut dire que Liu a une réputation tellement énorme que c’est pas étonnant de le voir faire un doublé sur ce label, l’homme qui mit fin à l’histoire a du bien cartonner.

Le regard nous raconte une enquête de Ruth Law, une détective privée qui hérite d’une affaire de meurtre. La victime est une prostituée à qui le coupable a gentiment arraché les yeux. Le livre alterne entre le point de vue de Ruth et celui du criminel, ce dernier apparait dans des chapitres courts qui permettent de cerner sa personnalité et ses motivations. L’originalité de cette histoire se trouve plutôt dans le cadre cyberpunk que dans l’histoire elle-même. Ruth est une détective dont le corps a été modifié dans tous les sens. Outre le « régulateur » très répandu dans les forces de l’ordre qui permet d’inhiber les influences des émotions pour rester concentrée et logique, la dame a des améliorations physiques un peu partout. Pistons dans les jambes, bras renforcés, etc… C’est limite Robocop.

Ken Liu explore ici le thème du transhumanisme si cher au cyberpunk, et propose une histoire qui pose la question de son bien fondé. Le lecteur s’interroge sur la pertinence de toutes ces augmentations, et l’auteur en fait son propos central tout en ayant la délicatesse de ne jamais faire dans le manichéisme absolu. Pas de réponse franche dans ce récit, de « c’est mal » ou « c’est trop cool les bras bioniques ». Le regard donne des clés au lecteur pour se poser les bonnes questions mais lui laisse le soin de trouver ses réponses tout seul, et c’est une grande qualité. Ce régulateur qui calme les émotions est au centre de la problématique et indirectement nous questionne sur l’opposition logique/instinct, ou raisonnement/sentiment.

Le problème est que, pour explorer cette problématique qu’il soulève avec une certaine subtilité, Ken Liu a choisi de coller ça sur une affaire de meurtre des plus « cliché ». Une prostituée est assassinée, la maman déboule chez Ruth, « Ma fille est morte, les flics s’en foutent parce que c’était une call-girl », on évacue les pistes évidentes, « je suis quasiment sûr que nous avons affaire à un Serial Killer (TAN)« , etc… On retrouve une héroïne déjà-vue sous forme de détective privée, ancienne flic, hantée par son passé, avec un compte en banque un peu anorexique. La progression de l’enquête n’est pas intéressante du tout, avec cette impression qu’elle se résout toute seule, et que l’enquêtrice n’est là que pour suivre les petits cailloux blancs qu’on lui a laissé sur le chemin. Où est le travail d’investigation ? L’astuce du détective ?

 Le personnage du tueur est aussi exploré dans ces petits chapitres introspectifs, mais c’est pas glorieux non plus, grosses ficelles et compagnie. Enfance malheureuse, soif de pouvoir, aucune empathie, bla, bla, bla… Le parcours de Ruth pour le coincer tient en partie de la chance et du hasard (oh, tiens, ma piste arrive avec le journal du matin), mais comporte également quelques absurdités (la manière dont elle anticipe la prochaine victime du tueur est un peu ridicule). Reste une ambiance noir-cyberpunk brillamment posée, une atmosphère immersive et une narration fluide, donc on ne s’ennuie pas dans cette petite histoire de 90 pages, mais elle s’oublie bien vite.

C’est marrant parce que je retrouve ici ce qui m’avait un peu dérangé dans L’homme qui mit fin à l’histoire, j’ai l’impression que le fond du propos de l’auteur est passionnant, mais qu’il essaye de forcer ça au chausse-pied dans une œuvre de fiction bancale qu’il balance là au milieu, sans y mettre plus de soin que ça. Ça ira sans doute aux lecteurs qui peuvent privilégier la réflexion de fond en laissant plus de latitude à la structure du récit. Moi, je préfère une histoire intéressante qui ne se pose pas de grandes problématiques existentielles, plutôt qu’un récit téléphoné qui amène à se poser de grandes questions sur la vie. Je suis un adorateur du premier degré, en quelques sortes.

Avec le Regard, Ken Liu nous livre une novella qui soulève des questions intéressantes sur le transhumanisme et l’anticipation, mais lui colle la forme d’un roman noir pas bien passionnant. Après deux lectures de cet auteur, je cherche toujours où se planque le génie, peut-être quelque-part entre La ménagerie de papier et Grace of Kings, à voir.

15 réponses

  1. Tu fais peut-être parti des gens qui n’adhèrent pas à Ken Liu, c’est pas plus mal, ça prouve qu’il n’a pas inclus un procédé pour hypnotiser ses lecteurs dans tous ses livres ! Pour ma part j’ai hâte de lire celui-là. Mais je suis pas très objective quand on parle de cet auteur 😀
    Si tu as l’occasion de jeter un oeil à la Ménagerie de papier, il y a quelques très chouettes textes (et peut-être que tu seras moins dérangé par les problèmes d’intrigue sur un format plus court).

    • Ses deux livres de la collection une heure lumière m’ont clairement pas hypnotisé non, c’est pt’être comme avec les chats, faut un gêne particulier.

      J’ai grace of kings en VO, c’est ptetre plus ma came

  2. Ça me refroidit un peu du coup ^^ Mais je pense que je vais tenter quand même, la problématique abordée et la façon dont tu dis qu’elle est traitée m’intéressent beaucoup.

  3. Je vais le tenter malgré tes réserves. Mais c’était un peu ma crainte ce que tu mentionnes, mais en même temps, j’ai adoré le précédent heure-lumière, alors je ne vais pas passer à côté. L’avantage d’avoir lu ta critique, c’est que je l’aborderai avec bien moins d’attentes.
    Un grand merci!

  4. J’en ressors moins déçu que toi. On est d’accord sur le fait que le côté polar est très classique. Mais le reste, plutôt bien maîtrisé. En somme, tout dépend ce qu’on attend d’une lecture, un style maîtrisé et des thèmes pertinents, ou un récit solide. C’est certain que lorsque les deux sont présents, c’est mieux.

  5. « Ça ira sans doute aux lecteurs qui peuvent privilégier la réflexion […]. »
    A mon sens, c’est exactement de cela qu’il s’agit. Ken Liu s’adresse aux lecteurs qui privilégient la réflexion à la forme.
    Après les divers handicaps inhérents à l’Homme, qu’il traite dans ses textes précédents, il ajoute ici une autre barrière difficile à contourner et des plus perturbantes : les émotions et les sentiments qui nous empêchent de « voir » les choses telles qu’elles sont, les erreurs de jugement et autres aveuglements que nos « plaies internes » nous imposent.
    Ici, la raison du choix d’une enquête sur des meurtres semble évidente et j’ai l’impression que c’est annoncé au début du texte quand Ruth exprime en pensée la fonction du Régulateur : « Sa fonction consiste à rendre le travail de police – stressant par nature – plus normal, moins basé sur l’intuition, l’émotion, le recours aux préjugés latents. »
    Tout le reste, le côté cyber, les augmentations mécaniques ne sont là que pour le contexte et justifier ce Régulateur.
    Le titre original de cette nouvelle est d’ailleurs « The Regular ». Peut-être que « Le Regard » sonne mieux que « Le Régulateur » mais je pense que cette nouvelle aurait été « mieux lue » si ce dernier avait été choisi.
    D’après ce que j’ai compris en lisant cet auteur, c’est l’idée qu’il veut faire passer qui est importante. Et il va droit au but, comptant sur la réflexion et l’intelligence de ses lecteurs pour faire le reste et prolonger cette… réflexion.
    Mais je peux me tromper, je ne suis pas plus objectif que Vert quand il s’agit de cet auteur.

    • Je suis curieux de voir ce qu’il donne sur un roman, du coup. Sur des textes courts ça peut se justifier (même si j’accroche pas), et il aime beaucoup cet exercice, mais je pense que sur un roman plus long il faudra voir comment il s’y prend

      • Oui, je suis également très curieux (et impatient, mais je dois attendre la traduction) de voir ce que ça peut donner sur davantage de longueur.
        Cela dit, même courts, les textes de Ken Liu disent énormément de choses. Le lecteur doit faire sa part du boulot.

        Et je m’a gouré pour ce qui est de « The Regular »… Aucun rapport avec le Régulateur. (Pierre-Paul explique la raison du titre français ici : https://forums.belial.fr/viewtopic.php?f=3&t=7318&p=52853#p52853)

        • « Le lecteur doit faire sa part du boulot. » Je comprends pas bien ce que tu veux dire par là. Le lecteur prend son plaisir à lire comme il le souhaite, la lecture ne devrait jamais être une contrainte (sauf si c’est son boulot hein….).

          Pour ma part, si le fond est intéressant mais que le récit est ennuyeux, je n’y adhère pas, mais d’autres pourront très bien aimer, c’est ce que j’explique.

          • Je veux dire que certains auteurs donnent toutes les clefs dans leurs textes alors que d’autres ne le font pas et laissent les lecteurs réfléchir par eux-mêmes aux questions que ceux-ci soulèvent.
            J’aime les deux mais j’ai une préférence pour la seconde méthode et je ne considère pas que c’est une contrainte, bien au contraire.
            Je suis tout à fait d’accord avec toi : chacun prend son plaisir à lire comme il le souhaite.

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