La grâce des rois, La poésie du pissenlit

Ken Liu s’est déjà fait une grosse réputation sur les formats courts, dont quelques-uns ont déjà été chroniqués ici (Le regard et L’homme qui mit fin à l’histoire), et d’autres ont été compilés dans son recueil La ménagerie de papier. La grâce des rois marque ses débuts dans le gros format, et l’auteur s’est fait plaisir : C’est un gros pavé de plus de 800 pages qui démarre La dynastie des Dents-de-lions, et qui sortira le 4 octobre chez Fleuve.

Dara est un archipel composé de sept royaumes qui ont été réunis sous la même bannière lorsque le roi de Xana s’est dit qu’il allait péter la tête de tous ses voisins et se proclamer empereur. Il avait la puissance militaire et la technologie pour le faire donc il s’est pas gêné. Mais comme on pouvait s’y attendre, le peuple écrasé sous les impôts et les nobles déchus sont moyennement contents de leur sort, donc un vent de révolte se lève des campagnes reculées de l’empire. Deux héros improbables vont se retrouver embarqués dans cette affaire : Nous avons d’un côté Mata Zyndu, dernier survivant d’un clan noble qui en a pris pour son grade mais qui rêve de gloire et de grandes batailles, et de l’autre nous suivrons Kuni Garu, jeune glandeur qui aime picoler au bar et faire tourner en bourrique ses copains.

Ces deux jeunes hommes vont être les pivots d’une rébellion qui va bouleverser tout Dara, mais ils ne seront pas les seuls. La grâce des rois comporte énormément de personnages et de camps avec leurs motivations et leurs psychologies, le début du roman est assez indigeste car Ken Liu s’amuse à changer de point de vue à longueur de temps en nous présentant de nouveaux enjeux à chaque fois. Même avec la carte et le dramatis personae, les 300 premières pages ont été assez rudes à avaler. Pourtant on s’accroche, parce que cet univers inspiré des dynasties impériales chinoises, parsemé de technologies un peu funky comme des dirigeables et autres trucs mécaniques rigolos, est quand même vachement cool. La quatrième de couv’ appelle ça du silkpunk, mais du coup je me suis imaginé des punks dans de la soie et c’était hors-sujet.

Au début donc, j’étais quand même pas super emballé, ça part un peu dans tous les sens et on a du mal à s’accrocher à ces personnages, y’en a beaucoup trop et on zappe constamment. Ça fait un peu bordélique tout ça. Et puis, après un gros tiers, on commence à se recentrer. On reste focalisés sur Mata, Kuni et leur entourage direct et ça va quand même vachement mieux, l’histoire a fini de partir dans tous les sens pour poser son gros contexte sur la table et on va pouvoir se concentrer. On découvre alors deux hommes très différents mais qui vont devenir des « frères », et vont chacun se battre pour leur vision de ce que doit devenir Dara. Kuni est humaniste et humble, il veux instaurer un pouvoir proche du peuple et permettre le bonheur de chacun. Mata rêve de grandeur, de noblesse et d’héroïsme comme dans les grandes légendes, la gloire martiale et la noblesse sont tout pour lui.

La grâce des rois, dans son ensemble, et une saga qui va embarquer le lecteur aux quatre coins de l’archipel, qui va nous faire vivre des batailles, des complots, des trahisons et des alliances qui seront rarement définitives. On a parfois l’impression de lire un livre d’histoire parce que ça va souvent vite, les alliances changent et on prend pas mal de hauteur. Mais il retombe quand même bien sur ses pieds quand il arrive enfin à ancrer ses personnages, principaux et secondaires. C’est toute une galaxie d’alliés, amis, femmes, enfants, rivaux, qui va se mettre en place dans une toile de relations subtile et mouvante. On râle un peu parce qu’ils sont souvent traités de manière trop superficielle vu leur nombre mais bizarrement, en refermant le livre je me suis surpris à apprécier tout ce petit monde complexe, une fois qu’on en a toutes les clés en main ça fonctionne vraiment.

J’ai beaucoup pensé au diptyque céleste de Guy Gavriel Kay en lisant La grâce des rois, même si Ken Liu n’atteint pas encore ce niveau de finesse. Comme chez Kay, la composante surnaturelle de La dynastie des dents-de-lions est assez légère, pas de grands pouvoirs magiques ou de dragons, mais on a un panthéon divin qui évolue au milieu des hommes, chuchotant à l’oreille des protagonistes en se déguisant pour faire pencher la balance vers le camp qu’ils préfèrent. Ça renvoie aux mythes grecs qui voyaient les dieux de l’olympe se déguiser pour venir donner un petit coup de pouce à leur favori terrestre. Mais c’est un peu dommage parce qu’au final ils servent pas à grand chose, on aurait pu se passer de ces jeux divins sans que cela change l’histoire finale.

La grâce des rois a mis vraiment du temps à m’accrocher, mais sa seconde moitié tient ses promesses dans une grande saga au doux parfum asiatique, faite de relations complexes et d’enjeux changeants. Je suis curieux de découvrir la suite, The wall of storms, et pas d’inquiétude pour les allergiques aux cliffhangers, La grâce des rois se tient très bien tout seul et ne laisse pas son lecteur en plan à la fin.

Livre reçu en épreuves non corrigées de la part de l’éditeur Fleuve éditions, pour une sortie programmée le 4 octobre 2018.

Lire aussi l’avis de : Blackwolf (Blog O Livre), Feydrautha (L’épaule d’Orion), Boudicca (Le bibliocosme),

26 réponses

  1. Je crois que tu ne dois pas être très friand des livres ou il y a beaucoup de points de vue. Il me semble que tu avait déjà fait cette réflexion dans The shadow of what was lost ou tu avais aussi été un peu perdu dans le début du livre pour la même raison.

    Bon ça me rassure un peu parce que personnellement ça marche très bien avec moi donc il y a moins de chance que j’ai ce passage à vide comme toi. Même dans la Saga des 7 Soleil j’avais réussi à m’attacher aux personnages et à la situation alors qu’il y en a bien 25 principaux rien que dans le premier tome 😛
    Enfin disons que ça n’a jamais été en soi la raison première qui m’a fait moins aimer un livre (de toute façon après la roue du temps, on est vacciné xD).

    J’attends cette série depuis longtemps, je me suis longtemps tâtée de le prendre en anglais en fait. J’attends de voir le prix du numérique en VF avant de choisir si je prendrais la VF ou pas.

    • Peut-être oui, comme mon accroche privilégiée avec une histoire c’est les personnages, si j’arrive pas a me « fixer » je reste extérieur au bouquin.

      Mais pour celui ci c’est encore différent, les 300 premières pages on a plein de chapitres avec a chaque fois un inconnu pour situer un élément de la situation politique, donc plein d’exposition, de contextes, etc… Au détriment du développement de personnage si important pour mon immersion

  2. Même chose que Lianne, je vais attendre de voir le prix de la VF pour voir dans quelle langue je vais le lire. Mais comme j’ai beaucoup apprécié le Silkpunk de l’élève (Jy Yang), il faut absolument que je lise celui du maître (Liu) ! Merci pour ta critique, en tout cas, comme toujours très éclairante.

    • Merci a toi d’être passé 😉
      Vu que la dernière nouveauté de l’editeur, les immortels de meluha, est déjà a 15 balles en numérique avec deux fois moins de page, ça sera au moins ça

  3. Comme tu le disais sur twitter, dent-de-lion c’est quand même plus classe que pissenlit. Mais je ne sais pas si j’aurais le courage de m’avaler 800 pages de Liu d’un coup comme ça. Malgré quelques fulgurances, c’est un auteur qui ne m’a pas encore complètement convaincu.

    • J’avoue qu’après mes 3 lectures de Liu, qui ne comptent pas la ménagerie de papier donc, je reste pour l’instant mitigé sur le bonhomme. Il a une réputation stratosphérique mais ne m’a pas encore subjugué non plus.

  4. Content qu’il t’ait quand même plus malgré que tu ais trouvé le démarrage un peu lent.

    Normalement il y a moins de nouveaux personnages dans le second (même s’il y en a), par contre des personnages un peu plus secondaires du premier tome prennent plus d’importance.

  5. Oh, je suis ravie d’apprendre sa sortie en octobre 2018. Cela fait un bon moment que je l’ai repéré et j’avais envie de m’y frotter. SUrtout maintenant que tu fais une allusion au diptyque de Kay.
    Un livre dont l’atmosphère doit me convenir.

  6. Je l’ai aussi, je vais le commencer d’ici peu. Je vais prendre mon mal en patience pour la première partie, si tu dis que la seconde est vraiment bien, merci 🙂

  7. Je l’ai aussi reçu en SP, il est passé du coup sur le haut de ma pile ! Entre cette review et la référence à Kay, je le pressentais mais j’en suis maintenant presque persuadée, je pense que je vais me régaler !

  8. C’est tentant sur le principe, mais 800 pages pour seulement un tome 1, qui plus est loin d’être parfait, ça donne à réfléchir…

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