The coward, Les blessures du héros

Après deux trilogies dans le même univers, Age of darkness et Age of dread, dont seule la première a été traduite par Bragelonne, Stephen Aryan revient chez Angry Robot avec un diptyque intitulé Quest for heroes. On parlera ici du premier tome The coward, tandis que la suite The warrior sortira l’été prochain mais celui-ci peut tout à fait se suffire à lui-même pour le moment.

À l’âge de 17 ans, Kell Kressia est parti à l’aventure avec une bande de grands héros légendaires pour tuer la sorcière des glaces dans son grand palais au-delà du cercle polaire. Seul survivant des 11 aventuriers et traumatisé par l’expérience, il passera les 10 années suivantes à s’occuper de sa ferme et à calmer les cauchemars qui le hantent, tandis que sa légende grandit dans tous les royaumes grâce au chant des bardes qui content son épopée. Après ces dix années, un danger semble revenir des contrées glacées, et évidemment le roi vient chercher notre grand héros pour repartir sauver le monde. Mais Kell n’est pas un héros, Kell est un lâche, et il n’a aucune envie de revivre les horreurs d’il y a dix ans.

L’auteur part sur un archétype assez classique en fantasy, le grand héros légendaire qui revient pour un dernier round contre les méchants. Mais dans The Coward, la légende de Kell et la sorcière des glaces vient du récit mijoté par le roi et répandu par les bardes dans une grand fête de propagande. Notre trouillard a survécu plus par chance que par bravoure et n’a aucune envie de retourner au casse-pipe. Pourtant le roi l’envoie quand même vers le nord, et toute la première partie du bouquin est le voyage du héros à travers des villages et grandes cités en chemin, où il est acclamé, on lui paye des coups et on lui demande de raconter son histoire encore et encore. Pourtant quelques téméraires se joindront à lui pour l’aider dans sa quête, mais sa notoriété le coince un peu aussi. Parce qu’il avait prévu de se barrer en douce, en fait, mais tout le monde le connait et son passage n’est pas discret.

Assez vite il sera en compagnie de plusieurs autres aventuriers pour aller voir ce qui s’est réveillé, libéré, délivré dans l’ancien palais de la reine des neiges, et sème le chaos dans les royaumes humains. J’ai beaucoup apprécié les personnages secondaires, leurs relations et leurs secrets. En compagnie de Vahli le barde, Gerren l’adolescent enthousiaste (qui servira de reflet du passé à Kell), Willow la mystérieuse Alfar, Bronwyn la bourrine et Malomir le roi des îles, on part dans une grande aventure entre baston joyeuse et désespoir. On va vivre une quête épique parsemée de visions d’horreurs et de dangers pas très naturels. Le cadre « hivernal » donne une atmosphère particulière à l’ensemble, petit à petit on se rapproche du nord et on part pour une vraie expédition polaire avec tempêtes, lacs de glace et animaux sauvages affamés.

Derrière ce texte qui peut sembler à priori très classique avec sa quête, son groupe d’aventuriers et son grand méchant qui se réveille dans son lointain château, il y a pourtant une saveur assez particulière et un message qui constitue un sous-texte très pertinent. Voyez-vous, le roman est dédié aux militaires et aux vétérans, Stephen Aryan tourne son aventure comme un parallèle avec l’armée qui envoie des gosses plein d’idéaux au front, et qui reviennent hantés voire traumatisés par l’expérience, qui doivent vivre ensuite avec la propagande qu’ils voient maintenant depuis l’autre côté de la barrière. Kell était un adolescent qui a vu des trucs horribles, a survécu à son premier « tour » par chance et par résilience, subit encore les effets de son traumatisme, et à qui on demande d’y retourner. Tout ce sous-texte amène vraiment quelque-chose de particulier au roman, au-delà de l’aventure maitrisée et des personnages attachants.

Même s’il met un peu de temps à se lancer, j’ai vraiment beaucoup aimé ce roman, la seule partie qui m’a déçue (légèrement) c’est les chapitres du point de vue de Brytak la grande prêtresse. Ce personnage sert à établir le contre-poids politique de la quête de Kell, elle voit sa mission comme hérétique et va tout faire pour contrer la propagande du roi qui l’a envoyé. Si dans le principe ça ajoute une dimension assez chouette à l’ensemble, dans les faits ces chapitres étaient assez chiants parce que Brytak est très caricaturale et peu intéressante pour moi, la religieuse fanatique de base, qui a même droit à sa scène d’auto-flagellation classique. Heureusement que ses chapitres ne sont pas très nombreux, et disparaissent pratiquement quand on est au cœur de l’action sur le dernier acte.

The coward est un très bon roman de fantasy épique, qui reprend de gros archétypes du genre dans un cadre « rafraîchissant » mais lui amène un sous-texte pertinent sur le traumatisme des soldats et la propagande d’état. On s’attache à cette bande de héros qu’on envoie au casse-pipe, qui ont tous leur personnalité et leur raison d’être là, et qui finissent par former une famille dans l’adversité.

16 réponses

  1. D’un certain coté, en excluant le message sur les vétérans et les traumatismes, ça me fait penser au Prince des fous de Mark Lawrence. C’est l’histoire d’un prince que le royaume adore parce qu’il a la réputation d’être un très bon épéiste et qu’il a combattu de façon héroïque lors d’une bataille passé, qui se retrouve lié magiquement à un guerrier barbare du genre nordique. Ils ne peuvent pas s’éloigner l’un de l’autre à moins de quelques mètres. Du coup quand le barbare décidé de partir dans une quête à l’autre bout du monde pour venger sa famille, le prince est obligé de le suivre.

    Mais en fait le prince est le pire lâche qui soit et il a une peur limite panique de se retrouver à nouveau dans cette situation. Il n’a survécu à cette bataille que par la chance et il n’a absolument aucune envie de combattre. Il a réussi à maintenir l’illusion de sa grandeur depuis la bataille parce que c’est un beau parleur et un charmeur, ainsi qu’un expert pour enrober ses mensonges. Mais intérieurement il fait qu’il n’est qu’un faible nullard et qu’il n’aura pas forcement la même chance si une telle bataille se reproduit.

    Pour le coup ça part dans une toute autre direction (du moins j’en ai l’impression) c’est que le Prince des fous tourne ce coté la en dérision en jouant de la comparaison entre lui et le guerrier nordique. Evidemment toute la série est centrée sur l’évolution de son personnage au fur et à mesure.

    Bref, je la lirai surement un jour cette duologie.

    • J’ai pas aime le prince des fous, jamais accroché aux personnages.

      Mais ici le titre est trompeur, Kell n’est pas un lâche. Il est même plutôt courageux, mais « certains » vont le voir comme un lâche parce qu’il veut vraiment vraiment vraiment pas y retourner.

      • J’avoue que dans les Mark Lawrence c’est en général pas le genre de livres qu’on lit parce qu’on accroche aux personnages. Que ça soit l’Empire brisé avec son protagoniste sociopathe tueur/violeur ou celui ci avec le morveux prince, c’est clairement pas fait pour avoir la moindre empathie vis à vis d’eux, du moins au début, parce que justement c’est leur évolution qui est importante (pas au point de les apprécier, mais au moins de comprendre leur évolution).

        Mais je crois aussi que parce que j’avais déjà lu la première trilogie avant, je le savais déjà quand j’ai ouvert celle ci. Du coup je ne m’attendais pas à apprécier le personnage. Et ça ne m’a pas gêné plus que ça. En fait j’étais plus à me foutre de sa gueule qu’à me sentir concernée par ses problèmes.

        Celui du prince des fous était quand même plus sympathique comparé au premier (qui reste un sociopathe jusqu’au bout). Dans les deux cas ils finissent par se calmer au fil des tomes pour enfin faire ce qu’on attend d’eux sans rechigner sur la fin. Du coup on peut dire qu’ils évoluent bien.

        Dans le prince des fous (-enfin, les suites, pas le premier tome) le prince reprend petit à petit confiance en ces capacités, finalement c’était un gros problème de confiance en lui qu’il avait parce qu’il était totalement capable de se défendre, juste qu’il se voyait comme un lâche parce qu’il ne prenait aucun plaisir à combattre et que la peur le faisait paniquer et tenter de se dérober à chaque fois au lieu d’agir. C’était clairement un traumatisme en fait.

  2. J’ai acheté The coward à sa sortie, je ne l’ai pas encore lu, mais j’avoue que l’aspect vétéran traumatisé + environnement polaire + sorcière des neiges (qui n’était pas forcément très clair à la lecture de la quatrième de couverture) me plait beaucoup. Du coup, je vais l’avancer dans mon programme de lecture. Merci beaucoup pour ta critique !

  3. Tu me donnes vraiment envie de lire ce roman ! J’espère qu’il sera traduit de manière sérieuse par quelqu’un d’autre que Bragelonne ou Leha (comment ça j’en demande trop ? )

  4. Je ne sais pas si le roman s’adresse tout à fait à moi mais j’avoue que le traitement de l’après guerre, le traumatisme etc. donne envie de le découvrir. Je retiens les défauts et j’envisagerai bien la lecture.

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