Montès, L’honneur de la guerre

A la base programmé pour 2020 mais victime d’un contre-temps épidémique, Montès d’Isabelle Bauthian est enfin sorti chez ActuSF ! Il est le troisième roman de la saga Les rhéteurs, après Anasterry et Grish-mère, mais peut se lire complètement indépendamment (SI SI, PROMIS, JURÉ). Chacun des bouquins raconte une nouvelle histoire dans une baronnie différente de Civilisation, et seuls quelques références et personnages se croisent ici et là. Mais du coup, quoi qu’il se passe dans la baronnie de Montès ?

Montès est la baronnie martiale, celle qui sert de rempart devant la sauvagerie d’Outre-Civilisation, et qui a porté la guerre et l’honneur du soldat au rang de valeurs essentielles. Du coup, après 40 ans de paix, le nouveau baron il a l’épée qui le démange, il veut retrouver la gloire militaire d’antan, et comme il est un peu taré il va se jeter dans une guerre de conquête avec les demi-hommes libres qui vivent au-delà de la forêt rouge. Pour ne pas précipiter tout le pays vers une catastrophe irréparable, il va peut-être falloir envoyer quelqu’un pour négocier en douce avec l’ennemi, et c’est Oditta d’Anoss qui sera choisie pour cette mission de la dernière chance. Oditta, ministre de la frivolité, épouse effacée, naïve et émotive, partira donc en territoire ennemi accompagnée d’un guide qu’elle déteste depuis l’enfance, un certain Thélban. Le voyage s’annonce mouvementé.

Montès est donc le récit d’une mission diplomatique, et dans la forme on retrouve un modèle de « buddy-bouquin » et de « road-bouquin » où Thélban et Oditta vont faire un voyage qui va les marquer, tout en s’influençant et se changeant l’un l’autre. Oditta va bien sûr découvrir le vrai visage de la guerre qui est bien différent de ce que Montès inculque à ses sujets. Elle va aussi gagner évidemment en assurance et en expérience à travers ses épreuves, tout en restant fidèle à elle-même. Le voyage ne sera évidemment pas de tout repos, ils seront mentalement et physiquement mis à l’épreuve dans leur quête, et le lecteur va assister à quelques passages assez difficiles subis par les protagonistes, mais aussi à quelques scènes dures sur tout ce qui traine dans le sillage de la guerre. L’histoire est finalement assez directe et simple, mais quelques richesses se cachent dans cette petite promenade en forêt.

Cette héroïne est la première qualité du roman, car l’autrice nous présente une femme très maladroite et effacée, souvent assez gourde, mais à travers quelques petits flashbacks et une évolution crédible nous attache à elle, la rend humaine, touchante et sincère. C’est un exploit, j’ose à peine imaginer les centaines de facepalms causés par un tel personnage dans les mains d’un auteur ou une autrice moins subtil. Oditta se révèle forte à sa façon, sans tomber dans un retournement abracadabrant où elle attraperait une épée et serait en fait une combattante aguerrie, son arme principale reste son petit « HI ! » outré très rigolo. Thélban est le marchand mystérieux qu’on redécouvre avec plaisir, il servira de guide à Oditta mais les deux se détestent depuis très longtemps et la cohabitation ne sera pas facile. La dynamique du duo et l’évolution individuelle de chacun seront les points centraux du roman, et une réussite totale et se paye le luxe de nous réserver quelques surprises en chemin.

La mise en place politique de la situation est claire, on comprend les enjeux qui restent un fil rouge dans le voyage des deux ambassadeurs. Tout passe par une poignée de personnages secondaires qui incarnent le déséquilibre politique du pays, le baron colérique est parfait dans sa folie des grandeur, et son cadet Renaldo tient tant bien que mal l’armée dans cette situation, leur mère a l’air de tirer quelques ficelles en coulisse, etc… Mine de rien, à travers les trois romans on se retrouve petit à petit devant un univers très fouillé et cohérent. C’est à la fois complexe dans les enjeux, mais assez simplement présenté au lecteur pour que tout soit fluide, on se casse jamais la tête à comprendre la situation, ça coule tout seul. Tout ça nous laisse la place pour une aventure qui va être évidemment chargée en émotions, en confrontations d’idées, de points de vue et de nuances. Pourtant, les idées et le fond n’entravent jamais le déroulement de l’action, tout est bien diffusé dans le texte sans ralentir la progression de l’intrigue.

Le livre repose un peu sur le même principe que les romans précédents, à savoir mettre un personnage avec une culture bien ancrée face à un monde qui lui envoie ses nuances et ses contradictions dans la figure. La différence c’est qu’au lieu de confronter une baronnie à l’autre, ici Montès est confrontée… à elle-même. Là où l’éducation stricte et le réglage ultra-bourrin de Sylve se sont pris les pieds dans le tapis de la baronnie matriarcale de Grish-mère, Oditta va confronter ses idées d’honneur et de guerre idéalisée quand elle traversera des champs jonchés de cadavres pourrissants et autres victimes d’atrocités commises par les deux camps. Mais les romans arrivent à se démarquer, notamment dans ce qu’Oditta va faire de ces nouvelles perspectives. S’attaquer au thème de la guerre, dans cette optique, pouvait être casse-gueule parce qu’on tombe facilement dans le manichéisme de « la guerre c’est pas bien ça tue des gens ». Pourtant (même si effectivement c’est pas bien ça tue des gens) le roman accomplit un numéro d’équilibriste en donnant les clés d’une situation bien plus complexe, avec des enjeux qui pèsent dans la balance entre le court terme et le long terme. On n’est pas vraiment dans le « Oh mon dieu mais la guerre c’est dur ! Je savais pas ! Je vais tout de suite devenir hippie ! ».

Montès est une réussite parce qu’Isabelle Bauthian propose une fantasy solide dans son déroulement, focalisé sur ses personnages très travaillés et crédibles, et une histoire efficace qui nous fait tourner les pages à une vitesse folle. Mais elle élève encore le tout grâce à son travail sur le fond, ces thèmes et ces confrontations d’idées qui interpellent le lecteur mais ne le sortent jamais du cœur de l’histoire. Et bordel cette fin !!!

Roman reçu en service presse de la part de l’éditeur ActuSF, merci à eux

Lire aussi l’avis de : OmbreBones, Fantasy à la carte, Laird Fumble (Le syndrome Quickson),

13 réponses

  1. Comme Thomas ci-dessus, ça donne vraiment bien envie. C’est un coup à devoir lire trois livres ça, je vois venir le piège, indépendance ou pas ça n’arrête pas le complétionnisme primaire. >.<

  2. Je viens de l’achever donc je peux enfin lire ta chronique et je suis d’accord avec tout ce que tu en dis. C’était mon premier contact avec l’univers de l’autrice mais ça ne sera certainement pas le dernier !
    (et ce « HI ! » quoi, brillant.)

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.