L’homme qui mit fin à l’histoire, faux documentaire sur une véritable horreur

Ken Liu, c’est un peu l’auteur qui débarque en sournois. Alors qu’il n’a à son actif que des nouvelles et un recueil (La ménagerie de papier), le lectorat français est déjà conquis, et attend la traduction de son premier roman Grace of Kings de pied ferme. Mais voilà que Le bélial’ décide d’agiter ses petits bras pour attirer notre attention : « Hé, les jeunes, on en a encore dans les cartons nous ».

Oui, parce que le monsieur a écrit une tripotée de nouvelles et autres novellas qui ne sont pas encore arrivées chez nous, genre des dizaines, il arrête pas. Quoi de mieux qu’un récit inédit de l’auteur pour venir garnir la déjà très chouette collection Une Heure Lumière de l’éditeur ? C’est parti pour L’homme qui mit fin à l’histoire, récit d’une centaine de pages qui démarre comme de la SF pour finir en… Pas du tout de la SF… Nous sommes quelque part dans un futur proche, une scientifique (Akemi Kirino) et un historien (Evan Wei) mettent au point un procédé révolutionnaire pour « visiter » le passé. Grâce à cette technique, un visiteur peut voir, entendre, sentir un évènement historique.

Mais le but de leur démarche, dès le début, est d’aller témoigner des horreurs perpétrées par l’Unité 731 pendant la seconde guerre mondiale. En tant qu’européens, on connait bien les atrocités made in Nazis dans les tristement célèbres camps de concentrations. Malheureusement, les asiatiques ont aussi eu leur lot de gros tarés avec cette fameuse unité Japonaise qui, entre 1936 et 1945, s’est amusé à expérimenter toutes sortes de saloperies sur leurs prisonniers chinois. La différence est que cet épisode précis de la guerre est beaucoup moins connu que les camps d’Auschwitz, car jamais reconnu officiellement par personne malgré les témoignages. En envoyant des « témoins » assister à ces atrocités, les deux chercheurs espèrent mettre le nez des gouvernements dans leurs vieux cacas pour leur faire reconnaitre les faits.

Dans la forme, le récit se présente comme la transcription d’un faux documentaire avec témoignages, interviews et descriptions. On assiste à des conversations à posteriori, entre journalistes fictifs et scientifiques ou responsables politiques. On lit également les échanges et débats de différentes commissions pour retracer les évènements, de la création du procédé scientifique à ses répercussions des années plus tard sur le débat en question. La construction est brillante, Ken Liu nous fait suivre tout ça avec finesse et logique, on est captivés et, il faut le dire, un peu horrifiés. Oui parce que L’homme qui mit fin à l’histoire n’est pas non plus à mettre entre toutes les mains, âmes sensibles s’abstenir, comme on dit. L’auteur ne tombe jamais dans le gore gratuit mais pour appuyer le propos, on va quand même avoir quelques scènes bien choquantes avec viol, torture et autre franche rigolade (ou pas).

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L’aspect SF et fiction n’est ici qu’un prétexte à un exercice d’écriture. Le procédé scientifique permettant ce transfert temporel est vaguement expliqué (une histoire de particules jumelles et de vitesse de la lumière), mais au final on s’en balance. Ken Liu utilise ça pour mettre en place un débat plus ou moins fictif (ils ont du avoir lieu dans la vraie vie aussi, à un moment) sur le devoir de mémoire, la responsabilité et les horreurs de la guerre. Le négationnisme d’état n’est pas le seul mis en cause, on assiste aux réactions des gens du peuple également qui tendent à relativiser la chose, ou à la mettre en doute. Pourtant l’auteur (lui même Sino-américain) n’est pas là pour pointer du doigt, il nuance les responsabilités et les mécanismes de déni, il montre les implications politiques dans les deux (trois) camps, il ouvre le débat sur le rôle de l’historien et le devoir de mémoire. Ken Liu fait un tour très complet de la problématique avec tact mais ne fait que mettre en forme des témoignages et débats réels avec un déclencheur SF qui permet d’étendre le débat.

L’homme qui mit fin à l’histoire est certes brillant, et salué par les critiques à travers tout le web, mais je suis sorti assez mitigé de ma lecture. Non pas que le récit soit mauvais, c’est clairement à cause de mes attentes : je pensais quand même y trouver plus de fiction et moins de débat. Et même si la problématique a le mérite d’être bien amenée et poignante, je ne suis pas vraiment client de ce genre de livres « coup de poing ». J’aime mes lectures divertissantes et enjouées, poignantes mais dans un sens positif. Je ne lis pas pour me rouler le cerveau dans la déprime et la merde humaine mais pour m’en évader.

Fiction prétexte à une réflexion sur les atrocités de la guerre et leur impact sur le temps, L’homme qui mit fin à l’histoire est un récit-débat sur le révisionnisme et plus généralement sur l’Histoire et son rôle dans notre société. Écrit objectivement brillant mais pas vraiment top moumoute pour poser une ambiance de fête, il faut savoir où on met les pieds…

Lire aussi l’avis de : Apophis (Le culte d’Apophis), Blackwolf (Blog O Livre), Lune (Un papillon dans la lune), Lutin82 (Albédo), Xapur (BiblioSFF), Lorhkan (Lorhkan et les mauvais genres), Célindanaé (Au pays des cave trolls),

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8 réponses

  1. Oui, finalement je ne peux pas dire que je sois surprise par ta relative déception. C’est même logique avec les critiques dithyrambiques qui s’accumulaient, l’attente gonfle, gonfle,…. mais le livre ne peut dépasser un certain seuil.

    Je l’ai lu le jour de sa sortie et donc je n’avais pas d’attente particulière ( j’avais été déçu de la nouvelle lue auparavant), et ainsi j’en ai pris vraiment plein mes neurones. D’ailleurs dans ma critique, c’est un point sur lequel j’insistais. Le lire sans consulter les chroniques diverses et variées ( https://albdoblog.wordpress.com/2016/08/30/lhomme-qui-mit-fin-a-lhistoire-ken-liu/).
    J’ai vécu de multiples expériences similaires (livres, films) avec des « produits » très côté et pour moi cela a fait flop, car trop d’attentes. Du coup, j’ai peur des grands « classiques » (Dune, Hyperion, Fondation,…)

    Oui, je suis d’accord avec toi, vive les lectures divertissantes et enjouées! Pour le reste, il y a aussi les essais.

    • Oui, et encore c’est pas tellement l’attente d’un truc renversant qui déçoit, c’est simplement que je m’attendais à de la vraie SF, de la vraie fiction. En soi le livre est bien mené et mérite les éloges, j’ai juste l’impression qu’il était pas au bon rayon.

      (Pour les classiques de SF j’ai détesté Hypérion et Fondation, mais je suis pas le lecteur SF type… Par contre j’ai aimé Dune)

      • Sur ce point, tu n’as pas tort, la SF est assez légère finalement.
        Aïe! Hyperion tu as détesté tout comme Fondation. J’avoue que je lis tout et son contraire avec Fondation, et je n’ai guère envie de le lire…. Dune, j’ai aime les adaptations!

    • Ne vous laissez pas impressionner, et si vous aimez vraiment la SF, courrez chez votre libraire préféré ! En plus, tout ça est en poche : Folio SF (Isaac Asimov, Dan Simmons) et Pocket (Frank Herbert).

      J’ai relu ces trois chefs d’œuvre à trente ans d’intervalle. Souvent, ça ne pardonne pas. Là, l’émerveillement (moins la surprise, bien sûr) était intacte.

      Un petit conseil : lisez l’intégrale de Fondation (les volumes originaux) et dispensez-vous des “suites”, sans vraie nécessité. Lisez les quatre récits d’Hypérion, en sachant que le troisième roman risque de vous poser problème, surtout si vous êtes habitué aux romans à rebondissements (ce que sont les trois autres volumes), et si vous ne connaissez pas le grand roman américain de référence auquel Dan Simmons fait référence (et rend hommage) dans Endymion : « Les Aventures d’Huckleberry Finn » de Mark Twain.

      Un dernier conseil : plongez-vous d’un coup dans ces incroyables univers ! L’idéal pour ces sagas aussi amples que brillantes, c’est une île déserte 😉 À défaut, immergez-vous pendant de vraies vacances !

      • Merci pour ces recommandations, cependant (j’vais me faire taper), je n’ai aimé ni Fondation ni Hypérion, j’arrive pas à m’immerger dans de la SF trop « dense » et « froide » (à mon goût).

        Par contre Dune j’ai beaucoup aimé à l’époque où je l’ai lu.

  2. Ce récit est superbe par toutes les réflexions qu’il amène, mais clairement l’élément clivant c’est son type de narration. Je comprends que ça puisse déranger (ce qui n’a pas été mon cas, d’autant que j’avais aussi beaucoup apprécié la nouvelle de Ted Chiang de laquelle s’est inspiré Ken Liu pour écrire celle-ci, sur le même mode du documentaire).

    • Non, pas exactement, j’ai aimé le mode de narration aussi.

      Je trouve juste qu’on nous « narre » pas grand chose avec ça, on nous amène une réflexion et une problématique mais on nous raconte pas vraiment d’histoire. On découvre des faits historiques (horribles), on s’interroge, on débat, mais c’est pas vraiment un roman de fiction non plus. La composante fiction n’est qu’une excuse pour mettre en place la problématique.

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