Honor Harrington 1 : Mission Basilic, Master and Space Commander

Après avoir essayé plusieurs classiques absolus de la SF conseillés par la Terre entière, j’en suis arrivé à la conclusion que j’aime pas trop le genre, du moins certaines de ses sous-catégories les plus pointues et pointilleuses. Pourtant, de temps en temps je persévère, j’essaye des trucs, j’expérimente. Ma dernière tentative est le premier tome de la saga de SF militaire Honor Harrington, ressortie récemment dans une jolie édition popoche chez L’atalante.

Mission Basilic nous présente le capitaine Honor Harrington alors qu’elle obtient le commandement du HMS intrépide, un croiseur léger (enfin, tout est relatif…) de la flotte royale de Manticore. Après quelques déboires politiques, le vaisseau est malheureusement envoyé surveiller Basilic, une planète en bordure du Royaume qui sert d’affectation « placard » quand on veut se débarrasser d’un équipage encombrant. Malgré la déception et le ressentiment de tout son équipage, Honor compte bien remplir sa mission avec application, aussi anecdotique soit-elle. Elle va installer la surveillance du système et la gestion du trafic spatial avec une efficacité jamais vu dans le coin, jusqu’à tomber sur un os monumental. Certains profitaient du laxisme ambiant pour monter un coup qui pourrait mettre en péril le royaume entier. L’équipage de l’intrépide va remuer la merde pour faire la lumière sur tout ça, quitte à fâcher pas mal de monde.

David Weber met en place un univers de science-fiction en s’inspirant des grandes épopées  maritimes de la littérature. Wikipédia nous dit qu’il s’est beaucoup inspiré de Capitaine Hornblower de Cecil S. Forester mais comme j’ai aucune idée de ce que c’est, moi ça m’a surtout fait penser aux films d’aventure comme l’excellent Master and Commander. Mais le livre évoque aussi souvent les aventures militaires à bord des sous-marins comme Octobre Rouge, USS Alabama ou Das Boot, avec leur équipage confiné dans les coursives étroites, la rigueur de la hiérarchie militaire et le rôle bien précis de chaque poste tactique (et la panique totale à la moindre avarie). L’auteur fait un travail remarquable pour poser une ambiance militaire, il joue avec les grades et les rôles pour mettre en place des tensions et faire peser les responsabilités et les enjeux sur ses personnages.

L’univers est dense mais habilement exposé au lecteur. Nous avons des systèmes stellaires colonisés par l’homme, répartis entre plusieurs puissances qui maintiennent un équilibre politique grâce à leurs relations commerciales, diplomatiques et militaires. Honor est dans l’armée royale de Manticore, une monarchie qui évoque la couronne d’Angleterre avec ses lords et ses navires. En face il y a la République du Havre, ou encore la Ligue Solarienne, chacun contrôle une zone de l’espace et peuvent en convoiter d’autres, mais on voit que la circulation et les échanges sont gérés par des accords diplomatiques plus ou moins tacites.

Weber balance aussi pas mal d’informations sur le côté technique, que ce soit militaire ou scientifique. Les manœuvres des bâtiments sont très détaillés, ainsi que leur armement et leur architecture. On nous explique aussi le fonctionnement des voyages spatiaux, l’auteur développe un mode de voyage se servant de courants gravitationnels que les hommes ont appris à exploiter (non sans mal) pour se propulser en suivant des « bandes » présentes dans l’espace supra-luminique. Il nous explique même l’historique de ces découvertes pour qu’on ai une idée de ce que le voyage dans l’espace a couté en temps et en hommes à notre espèce. Il y a un côté très vertigineux quand le roman nous expose les ordres de grandeur des distances et des vitesses de tous ces vaisseaux, tout en gardant un côté logique et plausible à tout ça.

Cette profusion de détails pourrait paraitre indigeste aux lecteurs qui sont pas fans de SF-prise-de-tête (oui, c’est une catégorie tout à fait véritable, demandez à Apophis) mais ici c’est habilement mélangé au côté humain de l’aventure, donc finalement ça passe, et ça devient même assez passionnant. Le bouquin est dense, il fait plus de 500 pages, et à part dans son dernier acte il contient finalement très peu d’action. C’est donc pas très rythmé, ça cause politique, science et technique. Ce sont les relations entre les personnages qui tiennent le lecteur. En plus de cet univers un peu énorme, on découvre une héroïne vraiment originale et courageuse, qui brave le danger par sens du devoir et idéalisme. Elle doit gérer l’état d’esprit de son équipage alors que leurs relations démarrent vraiment mal, elle va devoir s’imposer en dépit de l’antipathie ambiante, gérer les personnalités et les compétences pour renforcer la cohésion et l’efficacité de ses hommes et femmes. Et elle a un chat-alien tout zarbi. Ça compte.

Alors oui, c’est du militaire bien frontal, « Sir, yes, sir », « Souquez les artimuses » et tout ça. Y’a pas de sous-texte anti-militariste, de morale moralisatrice, de condamnation. Sans jamais basculer dans l’idéologie nauséabonde, on est quand même dans le premier degré, y’a beaucoup de jargon militaire, on détaille les tactiques, les technologies, les manœuvres. Ça en fera décrocher certains, c’est sûr. Honnêtement je pensais même que j’allais en faire partie. Mais cette lecture m’a fait replonger dans un suspense que seuls les meilleurs films de guerre arrivent à retranscrire, cette tension dans le regard des officiers qui prennent des risques calculés alors qu’ils jouent avec la vie de leur équipage, ces coups de bluffs et ces décisions stratégiques folles. Tout ça tient le lecteur qui se laisse embarquer avec le personnel de l’Intrépide, jusqu’à une scène finale explosive et réjouissante.

David Weber a démarré avec Mission Basilic une saga de SF fort prometteuse, je me suis laissé embarquer dans cette histoire de vaisseaux où les torpilles nucléaires remplacent les boulets de canon,  les courants gravitationnels remplacent les océans, mais l’aventure est toujours là, prenante et vertigineuse si on a pas peur de la lenteur et de l’ambiance militaire. La série compte 13 romans et plusieurs recueils de nouvelles (j’espère qu’ils sortiront tous dans la collection poche au fur et à mesure), y’a encore du boulot !

Lire aussi l’avis de : Lune (Un papillon dans la lune), fnitter (babelio), Lutin82 (Albédo), Herbefol (L’affaire Herbefol),

 

13 réponses

  1. Merci pour le clin d’œil 😉

    Le film Master and Commander est en fait tiré d’un grand cycle de livres, celui des aventures de Jack Aubrey, qui est relativement similaire à celui des aventures d’Horatio Hornblower (dans le sens où ce sont des romans d’aventure maritime à cadre militaire opposant les vaillants britanniques aux salauds de français pendant les guerres Napoléoniennes ou à peu près). Donc c’est pareil, en fait : aimer l’un, c’est avoir de fortes chances d’aimer l’autre, ou son adaptation ciné, ou sa transposition, comme ici, sur les « océans de l’espace ».

    En tout cas, voilà une très belle critique (bravo !), qui, je l’espère, aura le mérite de faire prendre conscience aux réfractaires que oui, la SF militaire (même non-antimilitariste, on va dire) ça peut être intéressant (ne serait-ce que dans le souci du détail dans la construction de l’univers) et qu’on peut très bien s’attacher aux personnages.

    Dans le même style, même si de moins bonne qualité globale, tu as aussi le cycle « De haut bord » de H. Paul Honsinger, qui exploite encore plus l’ambiance guerre sous-marine que tu évoques, si le cœur t’en dit.

    • Merci ! Oui ça m’a aussi donné envie de lire les bouquins sur hornblower ou aubrey, ça doit être bien cette ambiance sur une saga d’époque !

      Pour les réfractaires, je comprends que certains n’aiment simplement pas l’atmosphère militaire par rapport a leur immersion propre, c’est leur droit. Mais lire ces polémiques qui reprochent a l’auteur de défendre une position idéologique, ça m’a beaucoup fait rire. C’est juste des histoires, de la fiction, un cadre pour raconter, c’est comme reprocher a scorcese de defendre les gangsters psychopathes. C’est un peu ridicule.

  2. Quelle belle critique!
    Je suis entièrement d’accord avec toi, sur tous les points et même le fait que le roman est certes un peu premier degré mais loin d’être « nauséabond ». Je passe à chaque fois un excellent moment d’aventure spatiale.

    Merci !

  3. Tiens, justement, j’étais tenté. 🙂 Et Hornblower est un cousin de Master & Commander en effet.
    Par contre, c’est clair que si la collection poche ne démarre pas très fort tout de suite, on ne va pas avoir les tomes à suivre dans le même format. :/

  4. L’Atalante est pour ainsi dire le seul éditeur de SF militaire militariste. Les autres sont plus tournés vers la pacifiste, ce qui est assez contradictoire parce que dans le genre voisin qu’est la fantasy on passe sa journée à se taper sur la tronche à coups d’épée…

    • J’ai pas trouvé ça « militariste » dans le sens « prône une société principalement militaire », l’Honorverse a autant de diplomatie et de commerce que de militaire, c’est pas parce qu’on raconte l’histoire de soldats qu’on défend le recours à la force armée.

      Ou alors, effectivement, Le seigneur des anneaux et Les livres de David Gemmell c’est militariste aussi.

  5. Belle critique, on sent que le livre t’as emballé ! Comme quoi, sortir de sa zone de confort et aller au delà de ses préjugés (de ses goûts) ça a du bon parfois.

    On me l’a mainte fois conseillé, je n’ai toujours pas sauté le pas. Va falloir y remédier.

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