Les portes de la maison des morts, Marche et crève

Bon, y’a un peu trop de joie de vivre en ce moment autour de moi, que puis-je bien faire pour rééquilibrer l’univers ? Ah mais oui ! Je vais lire le second tome du Livre des martyrs de Steven Erikson, tiens ! Après Les jardins de la lune qui ne m’avait que moyennement convaincu, voyons si les fans disaient vrai. Les portes de la maison des morts est-il vraiment meilleur ?

Changement de continent, nous suivons Kalam, Violain et Crokus vers Sept-cités où ils comptent ramener Apsalar chez elle, et faire un petit crochet vite fait pour assassiner une impératrice. Pendant ce temps, la jeune Félisine Paran survit comme elle peut à son esclavage dans les mines d’Otataral, mais elle compte bien se venger de sa sœur qui est devenue adjointe de l’impératrice. Pas de bol pour ce beau monde, les peuples de Sept-cités ont décidé que c’était le moment pour lancer une rébellion et trucider tout ce qui est Malazéen sur le continent. Le poing Coltaine va tenter l’opération de sauvetage la plus dingue en escortant tous les réfugiés dans une marche de plusieurs mois jusqu’à Aren, dernière cité sous domination impériale. Et ça va pas être une promenade de santé.

Je dois avouer qu’effectivement, ce second tome passe mieux que Les jardins de la lune. C’est toujours un univers d’une échelle démesurée, c’est toujours balancé à la gueule du lecteur sans ménagement, mais j’ai eu l’impression qu’on avait plus de concret et d’immédiat pour se raccrocher à quelque chose quand l’auteur nous balance des trucs obscurs et énigmatiques sans queue ni tête. Ça aide. Le fil conducteur principal c’est cet exode massif sous la protection de Coltaine et sous l’œil vigilent de l’historien Duiker qui sera notre narrateur sur cet arc. On suit des milliers de réfugiés exténués protégés par une armée en nette infériorité numérique qui fuient à travers tout un continent, harcelés par l’ennemi, la faim et la fatigue. Et ce périple est aussi exténuant pour ces réfugiés que pour le lecteur (mais non, j’exagère un peu, on ne crève pas de faim et de fatigue en lisant le bouquin, rassurez-vous), rien ne nous sera épargné, des morts atroces au désespoir le plus grand, mais on se raccroche au roc qu’est Coltaine, à son stoïcisme et son audace, avec tous ses hommes, pour accomplir son devoir et défier le destin.

Et au milieu de tout ça, nous avons ces petits groupes qui cheminent dans la tempête avec leurs buts plus personnels. Félisine fuit avec l’ancien prêtre Héboric et l’énigmatique Baudin et va se faufiler vers sa vengeance, mais le destin lui réserve un rôle inattendu. La troupe de Kalam doit aussi affronter ce bordel et se glisser entre les mailles de la rébellion, mais celle-ci s’accompagne d’une tempête terrible dans laquelle se glissent des tas de démons pas bien sympas. Mais ils doivent rejoindre la maison des morts pour voyager jusqu’au cœur de l’empire. Pas de bol, les démons aussi sont attirés par le lieu de pouvoir. Et on a aussi le duo Mappo et Icarium qui traine au milieu, énigmatique et touchant à la fois même si on sait pas trop ce qu’ils foutent là jusqu’à très tard dans l’histoire (Mais Erikson aime bien jouer les énigmatiques).

Les portes de la maison des morts est long, il alterne des grandes scènes épiques mémorables avec des… des gens qui marchent. On marche beaucoup dans ce second tome, on avance, on papote, on apprend des choses, on comprend des choses, et on comprend pas beaucoup de choses aussi. Mais ça donne au roman un rythme vraiment particulier, avec de grosses longueurs, et des moments ponctuels qui te retournent le bide. Ce sont ces derniers qui restent, évidemment. Mais j’avais parfois du mal à raccrocher les wagons quand on change de point de vue, j’étais souvent plus très sûr de ce que faisait ce groupe quand ils n’ont pas eu de moments forts depuis un moment. On a beaucoup l’impression de perdre les objectifs de vue à part pour Coltaine, d’errer dans le livre en se demandant soudain « mais ils vont où, eux, déjà ? ».

Mais malgré ça j’ai trouvé ce tome plus prenant, plus digeste que le premier malgré sa longueur. C’est peut-être aussi sa longueur qui lui donne une aura particulière, j’ai traversé quelque chose d’énorme, pendant plusieurs semaines de ma petite vie, j’ai lutté pour recoller les morceaux comme un réfugié malazéen lutte dans sa colonne (sauf que j’étais confortablement sur mon canapé, encore une fois, n’exagérons pas trop). C’est aussi le casting qui est plus maitrisé, le livre prend plus de temps à vraiment poser ses personnages et moins à jouer les énigmatiques à qui t’as envie de coller des baffes, et ça c’est quand même chouette. J’ai beaucoup aimé suivre Duiker dans sa passivité révoltée, son obsession de témoigner malgré le danger. Félisine est aussi un morceau complexe, qui se construit une carapace et joue les dures malgré son jeune âge et les traumatismes, faisant des erreurs de jugement mais jouant la fière. Kalam impressionne toujours, et nous réserve un des meilleurs passages du roman à la fin. Autre détail, j’ai adoré la manière dont l’auteur nous a présenté l’escouade de sapeurs par leur absence, en ne montrant que leur efficacité mais rarement les troupes, électrons libres qui ont toujours douze coups d’avance et de la crasse plein la figure.

Préparez-vous à ne pas être épargnés, que ce soit intellectuellement (l’auteur vous balance toujours plein d’infos à la figure sans ménagement) mais aussi émotionnellement, parce qu’on a de grosses scènes poignantes, accrochez-vous, surtout si vous êtes sensibles au tragique et au gore. Steven Erikson nous conte une vraie tragédie avec un jeu de ping-pong émotionnel frisant le sadisme. Avec la chaine des chiens, on passe constamment de l’espoir fou au tragique absolu en quelques scènes, on alterne les coups du sorts et les sauvetages épiques et désespérés… Pendant 900 pages ! Et je pense vraiment que c’est l’épopée de Coltaine et Duiker qui constitue la colonne vertébrale du livre, et je me demande s’il n’aurait pas gagné en se débarrassant de quelques longueurs sur les autres arcs.

Les portes de la maison des morts n’est donc pas un tome parfait, garde des petits travers déjà présents dans Les jardins de la lune, mais l’équilibre bien mieux avec les éléments compréhensibles de son univers. Personnages mémorables, tragédie poignante, scènes à couper le souffle, je commence, un peu, à comprendre l’engouement pour la série, et je continuerai explorer cet univers dans le tome 3. Quand je me serai remis.

Lire aussi l’avis de : Le chroniqueur (Les chroniques du chroniqueur), Apophis (Le culte d’Apophis), Lutin82 (Albédo), Xapur (Les lectures de Xapur), Symphonie (L’imaginaerum de Symphonie), Blackwolf (Blog O Livre), Zina (Les pipelettes en parlent),

8 réponses

  1. Merci pour ta chronique : il attend dans ma PAL depuis sa sortie et je n’ai pas encore trouvé le courage de m’y mettre. Ça aide 😉

    • Faudra pas s’arrêter au premier si tu es mitigée, c’est apparemment pas représentatif de la série, et ce deuxième est déjà bien plus maitrisé (même si c’est pas encore un chef d’oeuvre)

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.