Seul le silence, Polar mais pas trop

 J’ai un problème avec roman policier, c’était mon genre de prédilection et je crois que j’en ai trop lu, je fais une overdose… Depuis plusieurs années je m’en suis éloigné en lisant de la fantasy et de l’imaginaire, mais j’ai tenté quelques retours et à chaque fois ça m’a gonflé, même avec des pointures du genre. Que ce soit du Maxime Chattam, Franck Thilliez (la chambre des morts) ou Sam Millar, à chaque fois j’étais exaspéré par le côté codifié et cliché des enquêtes policières, tout sent le déjà-vu et le prévisible, on empile les poncifs, le flic obsessionnel, le légiste, le capitaine, le tueur sanguinaire, la scène de crime qui joue dans la surenchère de gore… Comment un genre si populaire peut-il tourner en rond comme ça ?

C’est donc à reculons que j’ai ouvert « Seul le silence » de R. J. Ellory, présenté comme un des incontournables contemporains du roman policier. Pourtant, dès le début j’étais tout dérouté, notre héros n’est pas un super-profiler ténébreux mais un enfant de douze ans, Joseph Vaughan, qui vit dans un village de Géorgie dans les années 40. On va suivre la vie de Joseph pendant plusieurs années, période où sa petite bourgade sera le théâtre de meurtres atroces, les assassinats de petites filles du coin que joseph côtoyait à l’école. Nous allons suivre l’évolution de l’affaire et toutes ses répercussions sur la vie de la petite ville d’Augusta Falls à travers les yeux de Joseph, on ressentira son impuissance d’enfant et de spectateur du drame, mais aussi la folie des adultes qui ont peur, qui regardent de travers leur voisin, une situation où la moindre rumeur a plus de conséquence que toutes les preuves matérielles.

On est donc loin des clichés de romans policier, et on peut même se demander si ça en est vraiment un puisqu’il n’y a pas d’enquête à proprement parler, du moins on y assiste pratiquement pas. On ne traque pas le tueur mais on assiste à l’impact qu’il aura sur la population, sur Joseph et sa famille. L’identité du meurtrier est presque accessoire pendant la quasi-totalité du livre, Seul le silence est une chronique sociale d’une petite ville marécageuse qui se déchire de l’intérieur dans l’Amérique des années 40. Et c’est peut-être ça qui m’a permis de ne pas balancer ce thriller-là par la fenêtre au troisième corps de petite fille découvert (de toutes façons ça n’aurait servi à rien, je suis au rez-de-chaussée et j’aurai du aller ramasser le livre sur la terrasse).

Le contexte de la seconde guerre mondiale, même si elle est lointaine, a une certaine importance dans le comportement des personnages secondaires qui, de leur campagne profonde, voient les étrangers d’un œil méfiant, se demandant si un psychopathe nazi se cache derrière le sourire de leur cher voisin. Découvrir à la fois les horreurs qui arrivent dans leur ville et celles qui se passent de l’autre côté de la planète fait prendre conscience à tout le monde que les fous existent, que les hommes sont capables de monstruosités, et tout le monde a la trouille. Donc peur, haine, stupidité, drame, tout ça…

Notre héros, dans tout ça, va encaisser pas mal d’horreurs. Autant vous prévenir, ne lisez pas ce bouquin si vous êtes un peu déprimé, vous finirez par chercher la poutre la plus solide pour vous pendre avant même d’avoir atteint la moitié. Parce que le bonhomme a vraiment pas de bol, il enchaine drame sur drame et c’est une réelle descente aux enfers à laquelle on assiste, on pourra regretter un tel acharnement de l’auteur à torturer son personnage, on se demande s’il y prend pas un certain plaisir. Dès que quelque chose de positif arrive à Joseph, on sent que ça sera pour le lui enlever de la manière la plus tragique qui soit. Pourtant l’écriture (et la traduction, du coup) est excellente, il y a du style et la plongée dans cette communauté rurale du siècle dernier est passionnante.

On s’attache malgré tout au héros et l’auteur explore le sentiment d’impuissance de l’enfance, l’incompréhension et la colère devant la violence, le deuil, les relations de voisinage et d’entraide, la méfiance aussi… Et le tueur en série n’est que le déclencheur de tout ça, l’élément extérieur qui va mettre la pression sur la communauté d’Augusta Falls pour la faire exploser, comme un Stephen King se servirait d’un clown ou d’une épidémie, Ellory utilise un bon vieux tueur psychopathe des familles et regarde ses petits personnages courir dans tous les sens et se démener. La comparaison avec King n’est pas innocente, on retrouve la même manière de dépeindre un groupe de gens normaux, cruels, peureux, violents, ou attachants, et de décrire la dynamique communautaire devant des évènements extraordinaires.

R.J. Ellory n’a pas écrit un policier dans le sens strict du terme, Le meurtrier n’est qu’un outil, un prétexte. Seul le silence est un drame teinté de thriller, le destin cruel d’un jeune homme dont la vie part en sucette dans une petite bourgade marécageuse des USA des années 40. C’est un livre très sombre, pas forcément dans le sens où on l’entends dans les policiers en temps normal, mais il se lit très bien, tout s’enchaine sans temps mort et on en ressort tout en vrac… J’vais devoir me trouver une lecture un peu plus fun pour faire passer ça, mais la lecture vaut le coup.

6 réponses

  1. j’ai lu ce livre il y a quelques années déjà et j’en étais ressorti conquis. je t’engage à lire les autres livres de cet auteur, dont je ne loupe plus une sortie!
    merci pour ton blog!

      • il a effectivement frappé très fort avec seul le silence puis vendetta. Mais les autres sont d’une très grande qualité!
        donc moins bien que les 2 premiers, peut-être, mais tellement mieux que des centaines d’autres…

  2. Aaaaaaaaah ! Merci pour cet avis éclairé. Je ne suis donc pas la seule à penser que ce livre est plus un roman qu’un thriller. Je suis en plein dans ma période thrillerienne et je deviens difficile en la matière 🙂 Avez-vous essayé Carin Gerhardsen « La Maison En Pain d’Epices » ?, un peu moins habituel et stéréotypé, plus frais -bah oui, en Suède ça caille- …

    • Merci, non je ne connais par « la maison en pain d’épices » mais je crois que l’Europe du nord a encore pas mal de trucs à me faire découvrir côté polar, il faut que je me penche sur tout ça.

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