Pays rouge, la ruée vers l’or

 Me voilà arrivé au dernier roman de Joe Abercrombie se déroulant dans l’univers de la Première Loi ! Si les trois premiers formaient une trilogie unie, l’auteur s’est amusé depuis à écrire des one-shots se faisant écho indirectement mais qui ont chacun leur identité. Après l’époustouflant récit de guerre Les héros, le bon Joe s’attaque de front au western et à tous ses codes.

En effet, Pays Rouge nous emmène dans le Pays Lointain, contrée sauvage peuplée d’indigènes et de colons qui souhaitent changer de vie en se disputant les parcelles de terres regorgeant d’or (enfin, à ce qu’il parait…). Ça vous rappelle quelque chose ? C’est normal. Abercrombie nous sert sur un plateau tous les repères bien connus de la conquête de l’ouest américain, avec ses caravanes d’exilés pleins d’espoir, ses villes construites dans la boue à la va-vite, ses « sauvages » qui attaquent les convois, etc… Bien sûr, il l’adapte à son univers, enlève les six-coups pour les remplacer par de bonnes vieilles épées, remplace les indiens par des « Fantômes » à la peau pâle, et place ses personnages au milieu.

Nous suivrons Farouche Sud et son (à peu près) père Placide qui partent dans une odyssée sanglante, lorsque des brigands vont réduire leur ferme en cendres et kidnapper le frère et la sœur de la jeune femme. Pour retrouver les deux enfants, ils vont suivre un convoi de voyageurs se rendant au plus profond des terres désertiques, là où la loi n’est pas encore tout à fait arrivée, mais les salauds oui. Comme dans les deux romans précédents, on croisera beaucoup de têtes connues, Cosca, Glama Doré, Caul Shivers, etc… On les retrouve vieillis mais toujours fidèles à eux-même.

La quête de nos deux héros nous amènera donc à croiser différentes factions et les placera au milieu d’un bon gros n’importe quoi : La bande de mercenaires de Cosca qui traquent les rebelles pour le compte de l’inquisition, les fantômes qui attaquent les colons, les deux « chefs » qui se disputent l’autorité de la ville de Crease… L’univers du Pays Lointain est complexe et impitoyable. Comme d’habitude chez Abercrombie, pas vraiment de « gentils » ou « méchants », juste une bande de types et de nanas qui défendent leurs intérêts et font ce qu’ils peuvent. Farouche devra se démener dans tout ce bordel et garder son seul objectif en tête : sauver sa famille.

L’auteur est arrivé, avec ces six romans, à donner à sa galerie de personnages un côté iconique très efficace avec chacun son aura. Le moment où on voit débarquer une tête connue est toujours réjouissant, et en quelques minutes il arrive à donner aux nouveaux venus une épaisseur et un caractère très attachants. C’est là qu’on se rend compte du travail de construction et de la personnalité de l’auteur, il nous a gravé son univers dans la tête comme si de rien n’était, et quand on nous évoque un évènement passé au détour d’une page, on est assailli par ces souvenirs presque malgré nous.

C’est toujours le cas ici, certaines scènes d’action restent ancrées dans nos mémoires, l’attaque des fantômes, le combat singulier de Placide à Crease, le roman excelle dans cet exercice. Le seul défaut est qu’entre ces scènes mémorables, le rythme est un peu en dent de scie. Malgré des dialogues excellents et l’aspect rigolo-impertinent de la narration, il y a toujours des longueurs qui trainent, on n’est pas à fond 100% du temps. Mais quand ça redémarre, là on est dans l’efficace et la castagne, on repart dans l’aventure avec enthousiasme.

Red Country Lamb« Just don’t get in my way »

On place souvent Joe Abercrombie en tête de file de la tendance « Grimdark fantasy« , mais dans Pays Rouge, on n’est plus vraiment dans le nihilisme complet. On remarque que malgré le côté sombre et implacable de son univers, il arrive à insuffler à beaucoup de ses personnages un certain optimisme, une quête de rédemption et d’espoir qui donne un côté positif à l’ensemble qu’on avait pas autant dans les opus précédents. Je ne sais pas si c’est une évolution volontaire, mais ici on est encore plus dans l’anti-Game of thrones, on se rapproche de la démarche d’un David Gemmell qui balançait pas mal d’humanisme dans un univers sans espoir. D’ailleurs, le côté « Druss-esque » de Placide est assez évident (oui, je sais, je vais finir par voir du Gemmell partout).

Pays rouge nous parle de bien et de mal, mais surtout de tout ce qu’il y a entre les deux : la lâcheté, la peur, le regret, la cupidité. Beaucoup des personnages sont âgés, ou du moins ils ont un lourd passé derrière eux, et cet épisode est un peu le temps des bilans. Que ce soit Temple, Farouche, Placide, ou tous les personnages connus qu’on recroisera dans ce livre, le pays lointain et toute cette aventure est un nouveau départ et une occasion de se réinventer. Certains pourront surmonter leurs défauts, d’autres retomberont dans leurs travers. Plusieurs personnages ont cette démarche de « j’ai toujours fait ça, est-ce que je peux faire autrement ? », mais bon, « Man has to be what he is, don’t he? ».

S’il reste un cran en dessous des Héros, Pays Rouge est une excellente aventure aux personnages exceptionnels et à l’action réjouissante. Le léger changement de ton de l’auteur est bienvenu et malgré son rythme inégal, cette odyssée dans un far-west imaginaire complète à merveille l’univers de Joe Abercrombie.

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