Le chant des cavalières, Vol planant

Seconde pépite de nos petits amis Les indés de l’imaginaire, Le chant des cavalières est le premier roman de Jeanne Mariem Corrèze. Il nous est servi par Les moutons électriques avec une superbe couverture de l’indéboulonnable Melchior Ascaride où on découvre une chevaucheuse de dragon-chocobo ? De quoi intriguer…

Sophie est apprentie dans un ordre de cavalières qui se déplacent à dos de dragon, elle attend ses premières règles pour enfin prétendre au statut tant convoité mais elle n’est pas une novice comme les autres. Le destin l’a choisie pour s’élever plus haut que tout ça. Enfin je dis « le destin » mais c’est peut-être pas si simple, les volontés s’affrontent en coulisse et la providence n’est pas forcément la seule actrice dans l’affaire. Des armes légendaires doivent être retrouvées, un nouvel ordre pourrait redonner au pays sa fierté passée, mais à quel prix ?

La première chose qui frappe à la lecture du roman est la plume de l’autrice, qui joue volontiers sur le langage travaillé, les atmosphères savamment décrites, les émotions décortiquées… Autant vous dire que si les styles « raffinés » à la Jaworski ou Platteau vous hérissent le poil, vous pouvez déjà faire demi-tour. Mais vous avez le droit de lire cette chronique jusqu’à la fin quand même, je suis sympa. Pour ma part j’ai apprécié ce style qui mise tout sur les ambiances et le sensoriel. Chaque lieu et chaque sentiment est soutenu par une prose évocatrice et travaillée, il faut se laisser porter par la voix de Jeanne Mariem Corrèze et si c’est votre genre d’expérience, ça devrait très bien se passer.

Le chant des cavalières présente un monde où les femmes sont en force, quasiment tout le casting est féminin. Un ordre de guerrières-chevaucheuses-de-dragon absolument bad-ass dans un univers où quasiment tous les puissants sont des femmes, oui ça sent le poing féministe levé bien haut, la déclaration de force. Mais ce qui rend cette proposition encore plus percutante, c’est que l’autrice n’essaye à aucun moment de  justifier ou de contextualiser socialement cet équilibre bien différent du notre. Les femmes sont omniprésentes, oui, c’est comme ça, point, « deal with it ». Ça te pose un peu le truc. Après, ça peut être un poil décevant de lire un roman sur des guerrières à dos de dragon qui… ne se battent jamais vraiment… Les dragons sont grosso modo de gros toutous.

J’admire la proposition de l’éditeur ovin, pourtant j’ai quelques réserves qui freinent un poil mon enthousiasme. Tout d’abord il faut bien voir que Le chant des cavalières se focalise sur le style, l’ambiance et la poésie, mais du coup l’histoire en elle-même est (très) en retrait. Il faudra attendre une bonne moitié du roman pour sortir de la « formation » de base de Sophie pour ENFIN rentrer dans les enjeux du roman à proprement parler, et même après ça, on n’avance pas bien vite. Tout se bouscule plus ou moins dans le dernier tiers du livre, et encore, la trame est très ténue, on reste souvent dans la description de lieux, de sentiments, de relations entre personnages.

Du coup, ces relations sont très travaillées, Sophie a des liens très forts avec plusieurs camarades, et les moments de tendresses, d’intimité et de partage sont nombreux et très appréciables. Ça donne une ambiance intime très forte au roman, et c’est un bon point à ajouter dans la balance. On porte l’affection, l’amitié et l’amour à des niveaux stratosphériques pour faire sentir les séparations et les retrouvailles comme un grand-huit de malade. Cette profondeur des sentiments couplée avec le style très poétique donne des moments de lecture d’une grande beauté, qui feront planer certains lecteurs et certains lectrices… Mais en feront rager d’autres… Qui aimeraient bien suivre une histoire, un peu, parfois. Et c’est tout le dilemme de ce livre, je pense qu’il sera un énorme coup de cœur pour les lecteurs férus de poésie, d’atmosphère et de sentiments. Et il énervera pas mal ceux qui supportent pas les styles « fleuris » et qui cherchent à vivre une aventure rythmée.

Pourtant, il y a bien une histoire qui lie tout ça, puisque le destin de Sophie va la faire valdinguer au milieu de plusieurs complots qui veulent imposer leur vision au royaume. Les rivalités entre les matriarches des différents ordres vont voir en elle un moyen de renverser la vapeur et de retrouver la gloire d’un pays qui a été conquis par leurs voisins. Et une légende du passé va revenir foutre un peu le bordel sans qu’on connaisse son but véritable. La destinée est une des thématiques du roman, la limite est fine entre le destin et la manipulation, tout l’enjeu pour Sophie sera de trouver sa propre voie. L’autrice prend un des clichés du genre (l’élu de la destinée) et le retourne comme une crêpe. Pourtant j’ai eu l’impression qu’elle n’allait pas assez loin là-dedans, parce que jusqu’à la presque-fin, la protagoniste se fait promener par l’un ou par l’autre, et elle ne prend finalement pas tant de décision par elle-même, jusqu’à la toute dernière page qui arrive très très très brusquement.

Le chant des cavalières est un roman atypique et atmosphérique qui partagera le lectorat. Entre trip sensoriel poétique et épopée féministe sur la réappropriation de son destin, j’ai trouvé qu’il allait trop loin dans le premier et pas assez dans le second. Mais l’appréciation de cet équilibre dépendra de vous, où vous vous situez dans cette balance cosmique des profils de lecteurs (on va dire que je suis au milieu).

Lire aussi l’ais de : Nicolas Winter (Just a word), Boudicca (Le bibliocosme),

13 réponses

  1. Je n’aurais sûrement pas dû lire ta critique avant d’écrire la mienne : j’ai adoré mais j’ai les mêmes bémols que toi, il va falloir que je trouve d’autres formules maintenant. Grrr…

  2. Du coup, le chocobo c’est pour le côté toutou ?
    Je suis Jaworski mais pas Platteau, du coup je ne sais pas trop où je me positionne vis-à-vis de celui-ci…

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