Le chant d’Achille, L’Iliade en coulisse

Les récits d’Homère font partie des grands ancêtres de la fantasy, et de temps en temps ça me démange de me relire l’Iliade. Bon, j’ai pas encore eu le courage, il faut que j’efface de ma mémoire l’association avec ma prof de français de prépa qui disait pas mal de la merde. En attendant, on a quand même vu passer quelques réinterprétations qui valent le détour, comme la trilogie du grand David Gemmell. Le livre dont on va parler aujourd’hui en est une autre, mais dans un autre style. Viens, lecteur, Madeline Miller va nous conter le Chant d’Achille.

Patrocle est prince, mais Patrocle est maigrichon, moche et pas vraiment la fierté de son père. Le jour où l’enfant commet une faute irréparable, le roi n’hésite pas à l’exiler, on l’envoie donc en Phtie où il est confié aux soins du roi Pélée. Là il va se lier avec le jeune Achille, qui est un peu le prince cool de la cour de récré, tout le monde lui colle aux sandales et l’admire. Achille et un demi-dieu, Achille est beau, Achille est classe, et Achille remarque ce garçon assis à l’écart. Ils grandiront ensemble jusqu’à l’appel du roi Agamemnon qui veut lever tous les royaumes grecs pour aller botter le cul des Troyens qui ont osé enlevé la belle Hélène.

Le chant d’Achille est une relecture de l’Iliade qui se place du point de vue de Patrocle, tout en racontant clairement l’amour entre lui et Achille. Dans cette optique, toute la première partie a vraiment des airs de romance qui, mis à part le contexte mythologique, ressemble un peu à une histoire d’amour niaise entre le petit binoclard de la classe et la star de l’équipe de foot. Quand t’es pas vraiment lecteur de romance, ça peut inquiéter mais fort heureusement c’est déjà super bien écrit, puis on part ensuite sur d’autres aspects plus intéressants (pour moi) une fois la relation établie : La guerre de Troie qui se pointe, l’appel aux armes et les embrouilles politiques qui vont avec.

L’éclairage nouveau du point de vue de Patrocle permet de raconter cet évènement majeur de la mythologie en mettant plus d’humain et de sentiments dans les creux laissés par la narration d’Homère. C’est marrant parce qu’on dirait que Madeline Miller rythme l’histoire à contre-temps, donc plus qu’une réinterprétation, c’est quasiment une histoire complémentaire qui nous est contée. Quand la bataille fait rage, on est au camp avec Briséis et Patrocle. Quand on devrait voir certaines grandes scènes de l’histoire d’Achille dans toute leur splendeur, elles sont presque anecdotiques ici. Il peut y avoir un aspect décevant si on s’attend à trouver de l’épique absolu (comme nous le survendent les blurbs…) parce qu’on s’attache plus aux moteurs qui poussent Achille dans ses actions. Plutôt que de voir le résultat de la fameuse colère du guerrier qui éclate, on est de l’autre côté de la scène pour mieux comprendre pourquoi il en est arrivé là, qu’est-ce ce qui l’a amené dans cette situation. Donc en gros, pourquoi le monsieur balèze il boude dans sa tente ? Et bien vous le saurez, et vous le ressentirez.

Au premier tiers du bouquin, je m’étonnais que c’était quand même pas mal une romance, et j’ai eu quelques réactions disant grosso modo « bien sûr c’est une romance, Le chant d’Achille ». J’ai eu peur, j’ai crié dans mon sommeil et j’ai jeté le roman dans les flammes de mon poêle à bois. Non c’est pas vrai, j’ai continué à lire et en fait non, c’est globalement pas une romance. Le premier tiers est une romance, cette naissance de l’amour entre Patrocle et Achille qui n’était pas très convaincante de mon point de vue. Mais une fois cet amour mis en place, la relation est posée, et on part sur la vraie relecture de l’Iliade.

Partant de cet amour entre les deux héros, l’autrice nous raconte la guerre de Troie en s’attachant à l’humain, aux motivations, c’est très réussi et pousse le lecteur à comprendre certaines actions de Patrocle, Achille ou Hector de manière plus subtile, plus humaine donc. Elle arrive à rester collée au matériau d’origine tout en donnant une perspective nouvelle. La subtilité avec laquelle elle remet en place les différents personnages, leurs motivations, les circonstances politiques, les alliances et les désaccords au sein du camp grec, les interventions divines, tout ça est foutrement magistral. Agamemnon et Achille sont deux têtes de mules et on comprend la position de chacun, Ulysse essaye d’arrondir les angles tant bien que mal et j’ai beaucoup aimé ce personnage qui essaye de faire au mieux avec un peu de diplomatie.

Malgré le comportement des guerriers avec les femmes, qui sont réduites en esclavage voire violées, souvent les deux en fait, Miller donne un rôle assez puissant à Briséis qui est épargnée par Achille et Patrocle. Voyant le sorts réservé aux femmes, ils décident de s’en « approprier » quelques-unes pour les préserver de la sauvagerie des soldats. Dans cette histoire violente et complètement masculine, on n’édulcore pas le sort réservé aux femmes des vaincus, mais on a en contre-point la compassion des héros envers leurs prisonnières, et le statut que tient Briséis dans le camp. Bien sûr, elle aura un rôle dans le dénouement du roman, dans la guerre de volontés et d’honneur des héros grecs, elle est un des fils de cette trame finement tissée.

Le chant d’Achille est une relecture du mythe de la guerre de Troie qui prend à contre-pied le côté épique et violent du matériau d’origine pour en faire une histoire humaine et touchante. Madeline Miller raconte avec beaucoup de finesse cette histoire de guerre et d’honneur, d’amour et de sauvagerie, tout ça du point de vue de Patrocle, qui n’est pas vraiment un des grands guerriers légendaires, en faisant de lui explicitement l’amant d’Achille. Ce parti-pris fait du Chant d’Achille une réussite, une lecture complémentaire et bienvenue de l’Iliade même si le contre-pied peut décevoir ceux qui s’attendent à un récit purement guerrier et strictement fidèle.

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