Toxoplasma, Rétrocyberpunk

J’ai acheté Toxoplasma de David Calvo sans trop savoir de quoi ça parlait, j’avais rien suivi du tout mais j’avais beaucoup aimé le trip de Sous la colline, son livre précédent. Du soleil marseillais on s’envole de l’autre côté de l’Atlantique, sous les collines… de Montréal.

C’est un Montréal assiégé que nous retrouvons au début du roman, dans un futur bizarroïde dévasté par les crises et la guerre, la ville résiste à l’envahisseur fasciste et continue sa vie dans une parenthèse autonome anarchiste, où les gens continuent de vivre en attendant, en expérimentant aussi. Au milieu de cette « Commune » on rencontre Nikki, experte es films Z pourris dans un vidéo-club et détective pour chats, qui va se lancer dans une enquête pour trouver qui est le cinglé qui zigouille des animaux dans son quartier. De l’autre côté nous avons Kim, hackeuse, coureuse ou runneuse, comme on dit. Elle résiste contre les gouvernements et corporations grâce à ses talents, et là elle est sur un gros coup !

Là c’est le départ, mais l’autrice va partir dans tous les sens dans cette cocotte-minute déjantée au rythme foufou. On va alterner (principalement) entre ces deux points de vue avec un tempo de métronome, pas plus d’une ou deux pages avant le switch, ping-pong narratif qui compte le temps dans la bulle montréalaise vouée à être engloutie. Il faut s’accrocher un peu parce que ça zappe, les dialogues sont vifs, plein de mots farfelus, un peu de patois québecois agrémenté de jargon informatique saveur cyberpunk. Ce qui démarre comme une enquête de quartier va finir en thriller cyberpunk rétro fantastique politique (rien que ça) plein de détails funs, de nostalgie, et de puissance évocatrice.

On est dans un Canada futur qui chatouille l’uchronie, post-Donald Trump mais où la VHS est toujours en train de se battre contre le betamax (et de perdre), où l’internet public n’existe plus mais a laissé sa place à la Grille, contrôlée par les entreprises et les états. Il parait que ça tape dans les racines du cyberpunk à la Gibson, mais comme je me raccroche à ce que je connais, ça m’a évoqué mes parties de Shadowrun avec ces deckers tout raccordés qui virevoltent dans la matrice au milieu de champs de guérillas urbaines. Calvo interroge brillamment sur l’autonomie des populations, la latitude de nos vies dans ce « supermarché sans issue de secours », au travers de cette commune où la liberté se mélange à la violence, où le temps est suspendu avec cette force d’invasion aux portes de la ville. Elle interpelle, comme dans Sous la colline, en mélangeant du fantastique aux mythes, et en l’injectant dans une trame techno et sociale.

Mais en se rapprochant on constate surtout des trajectoires de femmes, une Nikki incertaine qui avance à tâtons pour se trouver un sens, une Kim fonceuse engagée qui cours au rythme du temps, une Mei jeune et fofolle à l’esprit vif et multiple. Ces trajectoires vont évidemment converger, parce que le roman va quelque part. Au début c’est dur à cerner, parce que c’est tentaculaire, ça part dans tous les sens. Ça virevolte, le lecteur se laisse trainer en attrapant les concepts et les informations au vol, on a à peine le temps de digérer qu’on est déjà trois étapes plus loin, jusqu’à ce que ce puzzle géant, ce labyrinthe ludique, cette énigme, fasse sens dans un final abrupt qui n’en est presque pas un, mais que j’ai adoré. Y’a un fourmillement d’idées, des concepts, de genres assemblés qui pourraient sembler totalement incompatibles, et pourtant…

Les progs savent

Toxoplasma est un roman déroutant mais extrêmement riche, qui tire dans tous les coins avant de nous composer ce plateau multi-saveurs pourtant cohérent. Un cyberpunk politique poétique rétro mais très actuel, un fantastique mystique, des personnages réels et vivants. Du fond, de la forme, de la vraie magie narrative.

Lire aussi l’avis de : Boudicca (Le bibliocosme), Dionysos (Le bibliocosme),

7 réponses

  1. Ça ressemble bien à du Calvo. ^^
    Content de savoir que ça va quelque part, c’est parfois un peu le problème avec ce genre de livres, ça me motive à éventuellement l’essayer si je le croise. 😉

  2. NOn, les trucs trop politiques cela me soule. Tu alliumes la radio, la TV, les journaux… J’arrive à saturation. Surtout que souvent cela rime avec discours moralisateur, ou consensuel. je ne sais pas ici, mais je n’ai pas envie de prendre le risque. Je veux du fun et du philosophique. Des questions ouvertes.

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