Même pas mort, la beauté d’une tête tranchée

 Bellovèse est un fils de roi exilé, son oncle Ambigat a tué son père et chassé le reste de la famille (Bellovèse, le petit frère et la mère) au fin fond des terres bituriges. Au bout de quelques années, le tonton se dit que finalement, ces deux héritiers qui trainent ça fait désordre, donc il les rappelle pour les envoyer faire la guerre en première ligne, comptant sur leur manque de formation et leur jeunesse pour se débarrasser d’eux sans se salir les mains. Pas de bol, notre jeune héros semble réticent à mourir même avec cette blessure fatale en pleine poitrine. Sorcellerie ? Coup de bol ? Queue de phœnix ?

Jean-Philippe Jaworski commence, avec ce livre « Même pas mort », une nouvelle trilogie intitulée « Rois du monde » qui nous dévoile un univers celte envoutant et passionnant. Après gagner la guerre, l’auteur change de ton, range le cynisme et l’impertinence de Benvenuto pour nous présenter sa fresque gauloise teintée de magie et de superstition. On fait la connaissance de guerriers impressionnants de violence et de rage mais qui, paradoxalement, respectent des coutumes et des codes de conduite très stricts, car quitte à s’étriper, autant le faire avec respect et politesse.

L’écriture est ici magistrale, Jaworski va à contre-courant de la tendance « simplicité et accessibilité » et nous livre un texte riche et poétique (oui, on peut se couper la tête avec poésie, c’est pas antinomique, merde). L’ambiance posée par la prose est excellente, on se promène dans le texte et on découvre les mots avec un plaisir immense tant le style est impressionnant et maîtrisé. Ça induit également un rythme assez lent, l’auteur prend son temps et quelques détours, il digresse un peu, part dans des descriptions et des passages de pure ambiance, le livre se lit tranquillement, il ne faut pas se presser et se laisser porter.

J’ai trouvé la construction de l’aventure assez étrange, on part de de Bellovèse qui raconte sa jeunesse. Dans ce contexte, on a un héros jeune qui  lui aussi va raconter à un autre personnage l’épisode de sa « mort ». Ce qui donne donc, si vous suivez, un narrateur qui raconte comment il a raconté à un autre personnage ce qui lui est arrivé (une narraception donc, si vous voulez), pour ensuite repartir de là vers un flashback racontant les événements précédant ceux que le narrateur raconte avoir raconté pour ensuite se retrouver dans un embrouillamini acrobatique exécuté sans filet dont je dévoilerai rien. Si vous avez lu jusqu’ici, normalement vous avez peur, et pourtant ça se laisse suivre assez facilement, le tout reste clair justement parce que Jaworski prend son temps et laisse le tout suivre son cours sans brusquer la chose.

La seule frustration apportée par ce retour en arrière constant c’est que le début du livre, qui se passe dans un contexte guerrier brutal très accrocheur, reste entre parenthèse sur toute la seconde moitié de l’histoire qui nous raconte l’enfance du héros dans une ambiance beaucoup plus intime et un style « aventure initiatique ». Syndrome du « premier tome de série », on reste sur notre faim parce que le monde des clans guerriers laissés en plan au milieu du livre ne revient sur le devant de la scène que dans les toutes dernières pages, et rendez-vous au tome 2 pour renouer avec (qui arrive en mai, ça devrait aller vite). Je ne dis pas que la seconde partie est moins intéressante, mais cette chronologie éclatée m’a un peu frustrée par rapport à un retour au présent très attendu mais expédié vite fait en 15 pages.

Le côté magie et superstition nous plonge aussi de temps en temps dans le flou, l’écrivain s’amuse à brouiller les pistes en recoupant rêves, souvenirs et illusions au point qu’on se demande ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Pourtant, le style et la maîtrise du texte nous laisse volontiers voguer dans cette confusion, on se laisse porter et on découvre le monde et ses personnages hauts en couleurs avec grand plaisir (même si leurs noms atypiques, mais certainement conforme à l’époque et au contexte, apportent parfois la confusion, surtout au début).

Même pas mort est un livre surprenant, une histoire envoûtante dans un style littéraire brillant qui se laisse dévorer. Sa construction peut déstabiliser le lecteur, mais elle pose les bases d’une série très prometteuse pour ce grand monsieur de la littérature imaginaire française. On peut également saluer la splendide édition du livre chez les Moutons Électriques, l’objet est magnifique, j’avais la trouille de l’abîmer en lisant dans le métro…

Lire les avis de : Boudicca (le bibliocosme), BlackWolf (Blog-O-livre), Gillossen (Elbakin.net), Lune (un papillon dans la lune)

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