Les héros, le pont de la rivière gouaille

Je continue donc ma découverte de l’œuvre de Joe Abercrombie. Après ses quatre premiers romans, on sait déjà que le monsieur a un univers bien crade, sombre et violent, que son monde médiéval est peut-être plus proche de notre vrai moyen-âge que des paladins en armures lustrées et des elfes Yves Rocher qui chient des coquelicots. « Les héros » continue sur le même ton mais change un peu la donne, à la limite de l’exercice narratif et stylistique, l’auteur va nous raconter trois jours dans la vie de soldats qui pataugent dans la boue… Attention, ça va trancher…

Tout comme « Servir Froid », ce roman se passe dans le même univers que la trilogie de la première loi mais se suffit à lui-même, c’est un one-shot qui peut se lire sans connaitre le reste de la bibliographie de l’écrivain. On va vivre les trois jours de combat qui vont opposer l’armée de l’Union aux hommes du Nord, se disputant la colline des Héros, un bout de terre sans grand intérêt avec des gros cailloux dessus. Ne pas connaître les précédents livres (même si c’est dommage), n’empêchera pas d’apprécier le bouquins car l’exposition des personnages est assez soignée pour les découvrir ou redécouvrir sans problème. Et des personnages, il va y en avoir ! On va recroiser pas mal de noms connus mais on va en découvrir de nouveaux à travers la narration explosée du roman.

En effet, l’auteur a choisi d’alterner les points de vue à chaque chapitre, on va passer d’un camp à l’autre, d’une ligne de front à celle d’à côté, d’un régiment à celui d’en face, en suivant une série de personnages très différents qui vont nous permettre de voir l’ensemble du conflit de la dernière des nouvelles recrues au haut commandement. Multiplier les points de vues peut être casse-gueule si ça va trop vite et qu’on perd pied, mais ce n’est pas le cas ici. Abercrombie réussit par miracle (ou parce que c’est un écrivain sacrément doué, allez savoir…) à nous attacher à chacun des personnages qu’on va suivre malgré leur nombre, à rendre chacun important et intéressant à son échelle pour nous dresser une image globale de la bataille. Ça donne même lieu a des scènes assez splendides, la première grande bataille du roman est un numéro de jonglage hallucinant, passant d’un personnage à l’autre de manière fluide et dynamique, qui m’a vraiment scié.

D’un point de vue scénaristique, certains trouvent l’histoire globale un peu légère mais je pense justement que c’est la force du roman. On ne connait pas vraiment les tenants et les aboutissants de cette guerre, il n’y a pas d’intrigue complexe, d’enjeu apocalyptique, on est au niveau des hommes qui se battent et on en sait autant qu’eux, on patauge dans la boue avec eux quand ils se demandent ce qu’ils peuvent bien foutre ici et pourquoi ils se battent. En simplifiant son intrigue, l’auteur parvient à se débarrasser de quelques lourdeurs de ses livres précédents pour aller à l’essentiel et ce qui fait sa force, à savoir des dialogues percutants, une action immédiate, crade et violente, et des personnages charismatiques et marquants. Mais ça ne veut pas dire pour autant que l’histoire n’a aucun intérêt. L’évolution du champ de bataille et les différents retournements de situation sont vraiment passionnants, le livre est prenant, se dévore de bout en bout.

On retrouve bien sûr l’humour et le ton propres à Joe Abercrombie, il garde son sens de la mise en scène percutant, ses dialogues drôles et tragiques à la foi, sa vision humaine et crade de la guerre et des soldats. Parmi tous ces guerriers on va croiser à peut près tous les profils (voire tous les archétypes), de la jeune recrue qui veut prouver sa bravoure au vieux blasé qui n’aspire qu’à la retraite, en passant par le peureux de service ou l’officier complètement débile qui envoie ses hommes faire n’importe quoi. Et la description des combats en eux-même est à la fois réaliste et tragique, les hommes se roulent dans la boue, trébuchent sur un terrier en chargeant, tirent par accident sur leur voisin, frappent sans plus savoir où est l’ennemi, fuient à la première goutte de sang ou au contraire foncent dans le tas sans réfléchir.

Le roman est un puzzle géant où on va s’amuser à suivre toutes les pièces qui se font et se défont, et c’est en même temps une grande galerie de personnages charismatiques forts, qui est une des grandes qualités de l’écrivain. La combinaison complexe de tous ces évènements, de tous ces profils, met en évidence une chose : L’issue d’une guerre est le fruit d’une succession de hasards, de coïncidences, d’évènements absurdes, de maladresses et de décisions prises avec bien trop peu d’informations. Cette vision fataliste et humaniste du combat nous change vraiment des grandes batailles qu’on a l’habitude de voir en fantasy épique, les moments de bravoures, les grandes charges bien rangées, épée brillantes dégainées, etc… Et ça fait vachement du bien !

Avec son action directe et dure, ses personnages exceptionnels, Les Héros est pour moi le meilleur bouquin de Joe Abercrombie jusqu’ici, il reprend les forces bien connues de l’auteur mais il se débarrasse de pas mal de lourdeurs, il est plus direct et va à l’essentiel, y’a pas une page en trop, c’est quasi-parfait.

Lire aussi : Premier sang, Déraison et sentiments, Dernière querelle, Servir froid

Voir aussi les avis de : Gilossen (Elbakin.net), Herbefol, Blackwolf (Blog-o-livre)

5 réponses

  1. J’hésitais jusqu’à présent à découvrir ce roman mais je vais finalement me laisser tenter, merci pour cette critique enthousiaste 🙂

    • De rien, j’ai vu que t’avais apprécié « servir froid » donc je pense que ça va bien se passer pour celui-ci aussi 🙂

  2. Merci pour ce conseil de lecture. J’avais lu Servir Froid, un peu par hasard, sans connaitre l’univers d’Abercrombie ni sa trilogie de la Première Loi, et je dois reconnaitre que je n’avais pas plus apprécié que ça. Le style est agréable mais il y a un je ne sais quoi qui a fait que je n’étais pas vraiment rentré dans l’histoire. Et donc je pensais en rester là avec cet auteur. Mais convaincu par cette critique, j’ai décidé de lui redonner une chance, et grand bien m’en fasse, c’est probablement ma meilleure lecture de l’année!

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