La voie des ombres, Oliver Twist contre les ninjas

 Tête de gondole de ce que certains appellent la fantasy à capuche, Brent Weeks apparait maintenant comme un incontournable. Le monsieur déroulant déjà sa deuxième série (Le porteur de lumière), je me suis dit que j’allais commencer par le début, le premier tome de sa première série : La voie des ombres édité chez Bragelonne (grand format) ou Milady (poche).

Dans ce roman, nous faisons la connaissance d’Azoth, orphelin d’une dizaine d’années au plus bas de l’échelle sociale des gangs d’un quartier vraiment pourri. Battu, affamé et réduit en quasi-esclavage par ses ainés, il va chercher à devenir l’apprenti du plus grand assassin du coin, Durzo Blint, pour se sortir de là (et pour plus qu’on l’emmerde, en gros). Il va d’abord devoir faire ses preuves, puis mettra les pieds en plein dans les histoires politiques et les complots de la pègre locale, des nobles du royaume et des pays voisins. Ici, les assassins sont les armes principales de tout le monde, donc Blint, et plus tard Azoth, seront les instruments de tous les complots, jusqu’à ce que ça dérape.

La voie des ombres se situe dans une cité médiévale classique mais l’ambiance emprunte énormément à l’univers des ninjas, à la fois dans l’art de la discrétion, de l’assassinat mais aussi dans certaines références et certaines armes (Wakizashi, Tanto, Kage, etc…). Comme les assassins légendaires japonais, Durzo et notre héros sont des ombres mortelles et aussi des encyclopédies vivantes de tout ce qui peut zigouiller quelqu’un : pièges, armes, poisons, techniques de combat, etc… La pègre (le sa’kagué) apparait également comme très influente, plus encore que le gouvernement légitime, à l’image des stéréotypes des syndicats du crime organisé asiatiques. L’ambiance rappelle pas mal Les mensonges de Locke Lamora pour ce côté « ville rongée par la pègre et les guerre de clans ».

Mais le livre se concentre surtout sur la relation Maître-élève ambigüe qui existe entre Azoth et Durzo Blint, cette partie du roman est très réussie car l’assassin est assez énigmatique pour que notre jeune héros ne sache jamais sur quel pied danser avec lui. Arriver à cerner ce personnage est un défi pour le héros mais également pour le lecteur qui va se demander tout le long à quel genre de gars il a vraiment affaire.

Brent Weeks se montre d’une efficacité redoutable dans l’écriture des scènes d’action et du suspense en général, le livre se lit très vite malgré ses 550 pages bien tassées, tout va à un rythme effréné et il n’y a pas un temps mort. C’est une des grandes qualité du roman, mais paradoxalement c’est aussi l’origine de principal défaut : pour moi ça devient confus. Tant qu’on reste dans l’enfance et l’apprentissage, l’histoire est bien équilibrée mais au bout d’un moment les grands complots arrivent, les retournements de situations et les trahisons s’enchainent presque trop vite, il y a tellement de révélations qui s’entassent les unes sur les autres que les motivations des personnages et des factions se noient dans tout ça.

J’ai eu l’impression que pour son premier roman, Weeks a vu trop grand et a visé une histoire trop complexe, il n’a pas la maitrise pour rendre tout ce bordel digeste et naturel, je me suis perdu plusieurs fois dans tous les complots qui s’entrecroisent, dans les motivations de tel ou tel personnages… Même son système de magie ou sa mythologie semblent un peu brouillons. Enfin on s’y retrouve en prenant un peu de recul, mais ça ne coule pas de source. Le livre retrouve toute sa qualité lors des passages d’action pure, où on oublie les justifications et les explications pour se concentrer sur l’instant, la soirée au château du roi qui prend un bon morceau de la deuxième moitié du livre est des plus réussies par exemple. Je suis toujours partisan de l’histoire simple mais maitrisée plutôt que de la complexité casse-gueule.

On peut aussi reprocher à la voie des ombres son manque d’originalité, le postulat de base et beaucoup d’éléments font assez cliché même si l’efficacité reste intacte, ça pioche dans les grands poncifs de plusieurs genres. L’auteur arrive à en faire quelque chose de bon, mais on n’est jamais vraiment surpris, la plupart du temps ça ne dérange pas du tout, mais par moment on se dit « mouais, OK, on la connait cette ficelle… ». Rien de très grave, mais quand même…

Ce premier tome de la trilogie de l’ange de la nuit est un bon livre divertissant, une histoire d’apprenti assassin et de complots pleine d’action et de coups de théâtre, parfois un peu confus, mais qui se lit avec plaisir sans pour autant devenir un classique inoubliable. J’espère que l’auteur parviendra à mieux contenir son intrigue dans les prochains tomes, et là ça risque de devenir vraiment passionnant.

Lire aussi l’avis de : Blackwolf (Blog O Livre), Gillossen (elbakin), Herbefol, Phooka (book en stock)

4 réponses

  1. Je partage complètement cette analyse, mais je la trouve quand même injuste. Je suis même restée impressionnée par le travail de l’auteur qui est pour moi colossal, respect !
    Au-delà de l’omniprésence de l’action et de ses rebondissements, on a quand même une magnifique peinture politique. Le principal n’est pas tant l’originalité du propos, mais la façon de le traiter et de le nouer, et là c’est pour moi vraiment réussi parce que c’est tissé, fil par fil, tranquillement et solidement, et les intrigues sonnent juste. J’ai aimé cette idée que rien n’est important, mais en définitive tout l’est, et on ne peut se priver d’aucune scène à-priori anodine ou secondaire faute de comprendre la trame principale. Ce n’est pas un roman qui se dévore, pourtant c’est vraiment tentant tellement le rythme est soutenu, mais qui se déguste et se digère. Je suis admirative devant autant d’imagination qui reste maitrisée, parce que pour moi la complexité n’a pas étouffée la cohérence. En y réfléchissant je me dis que peut-être ce qui manque est tout simplement le cadre spatio-temporel : on reste sur une époque, un héros, une cité….et c’est frustrant parce que l’on sent bien que tout est inscrit dans un cadre beaucoup, beaucoup, plus large, tant géographiquement qu’historiquement, quelques détails du passé nous sont donnés. J’ai hâte de lire la suite.
    Ani.

    • Merci pour ton analyse, tu as réussi à t’immerger plus que moi dans les méandres de cette histoire. Je reste satisfait dans l’ensemble et espère que la suite m’apparaitra moins confus même si effectivement, le relire une seconde fois, de manière plus étalée dans le temps me permettrait peut-être de mieux le digérer

  2. Quoi dire des 2 deux autres tomes ?
    Bon je ne vais pas m’étendre sur la toute fin du troisième tome qui est un peu rocambolesque et surfaite, mais j’ai quand même retrouvé dans ce dernier opus, le supplément d’âme qui m’a tellement plu dans le premier. Cependant, le risque de surmultiplier les aventures secondaires, est bien de survoler les personnages secondaires, qui avaient, à la base, tout pour une densité réjouissante…Dommage, surtout pour Solon, qui à mon sens avait un potentiel magique et psychologique incroyable et qui a été sous-exploité (et je ne parle pas de sa place dans le deuxième tome). Un peu trop concentré sur les liens d’amitié ou d’amour, l’auteur nous a plutôt donné un puzzle de destins personnels qui finissent par coller comme par miracle, qu’un véritable scénario au tissage complexe et mystérieux.
    Bien sûr, l’auteur reste pour moi un formidable conteur, et sa trilogie un très bon cru, et j’ai encore une fois admiré son travail de fond, notamment sur la mise en place des stratégies militaires, et cette formidable maitrise à décrire batailles et affrontements, c’est un régal…Mais je ne sais pas, peut-être trop de blablas, trop d’explications, et j’ai tremblé lorsque Sœur Aria est entrée dans le jeu…Non!!! Pas un remake du dragon réincarné, la Roue du temps….elle m’a tellement ennuyée cette saga, et les Aes Sedaï en tête, au bout du énième tome, plus aucun personnage ne mérite notre empathie….Enfin bref, je m’écarte du sujet…

    La destinée de Logan, surtout lors des épisodes du trou, m’a passionnée. Le mystère autour de la Forêt d’Ezra, du loup, et du chasseur j’ai adoré, la dualité de Kylar, tellement hésitant et coupable en tant qu’homme, et tellement surhomme invincible en ange de la nuit, aussi….Enfin je ne vais pas les reprendre un par un mais cette trilogie avait tellement de points forts, et pas de lézard à ce propos, on s’attache vraiment aux personnage. Oui soyons honnête ces romans m’ont réjouis, mais pas de façon addictive et compulsive comme pour le premier tome…Alors je m’interroge encore ??? On doit être simplement plus exigent, lorsque l’on a été bluffé au départ !

    Désolée si ce commentaire est un peu brouillon, j’ai écrit comme je réfléchis, et je ne suis pas une habitué des blogs, mais je trouvais que la suite de l’ange de la nuit méritait un petit mot.
    Merci de ton indulgences ours papivore.

    • Ah oui quand même 😀

      Perso, j’ai pas encore attaqué les deux suivants, donc je peux pas vraiment en juger. J’étais déjà un peu moins enthousiaste que toi sur le premier, mais je finirai par les lire, promis !

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