La ballade de Black Tom, Les temps anciens

Les Lovecrafteries sont vraiment à l’honneur cette année. Après La quête onirique de Vellit Boe de Kij Johnson, Le bélial’ nous propose La ballade de Black Tom de Victor LaValle, une autre variation sur le thème des bizarreries cosmiques terrifiantes, cette fois dans la collection Une heure lumière.

Tout comme le faisait La quête onirique de Vellit Boe avec La quête onirique de Kadath l’inconnue, La ballade de Black Tom est une réécriture/réponse/réinterprétation d’un autre texte de H.P Lovecraft : Horreur à Red hook. Évidemment, vous vous doutez bien, j’ai pas lu le texte original mais heureusement que les moins flemmards d’entre nous font l’effort ! Red hook est apparemment un des textes les plus borderlines de Lolcraft, complètement raciste et nauséabond. Ce n’est donc pas surprenant de voir que le texte de Victor LaValle, auteur américain d’origine ougandaise, en prend le contre-pied et danse entre les lignes. Ça mettra en lumière pas mal de thèmes du bouquin.

Nous suivons Charles Thomas Tester, un noir vivant dans le Harlem de 1924 qui gagne sa vie en faisant semblant d’être musicien. Le gars se pose sur un trottoir et gratte sa guitare avec deux accords foireux et les trois pauvres chansons dont il arrive à se rappeler, mais il le sait bien, tout est dans l’image, l’apparence. C’est quand même une surprise quand un vieil homme blanc et riche l’engage pour animer une soirée dans sa résidence bourgeoise, c’est bizarre mais bien rémunéré donc notre protagoniste y va, faut bien payer le loyer de l’appartement qu’il partage avec son père mourant. Mais Robert Suydam va entrainer Tester bien au-delà des quartiers blancs, il va aller toquer à la porte d’entités cosmiques qu’on préfèrera ignorer si on veux garder toute sa tête.

L’auteur arrive merveilleusement bien à nous plonger dans ce New York d’époque, il retranscrit à la fois toute l’ambiance vibrante et cosmopolite de la ville mais aussi l’horreur du quotidien pour ces immigrés méprisés par les blancs et les autorités. Les regards, les paroles, les actes, tout est d’une violence inouïe et on se dit « heureusement qu’on a évolué » (et après on réfléchit deux minutes à l’actualité et on se demande si c’est vraiment le cas, presque cent ans plus tard…). Les trajets en train sont bien flippants, et la scène de « bavure » policière est révoltante, racontée avec un détachement qui fait froid dans le dos. Puis… petit à petit on glisse dans la folie toute lovecraftienne, on découvre ces forces étranges qui vont happer dans leur frémissants tentacules les imprudents à la curiosité insatiable.

J’ai été surpris de constater qu’il y a une coupure en milieu de livre, où on passe sur un autre point de vue pour observer une vision parallèle et poursuivre l’intrigue. Le point de vue de Malone (qui est apparemment le protagoniste de Horreur à Red Hook) est bien moins « vivant » que Charles, il colle bien plus à l’image de coquille vide, véhicule pour le lecteur, poussé par une curiosité maladive à aller au bout de la vérité. Alors que, avouons-le, toute personne sensée serait rentrée chez elle depuis des jours. Mais si sur le moment j’étais un peu déçu de ce changement qui perd en terme de force de personnage, il sert pourtant à merveille un des thèmes importants de cette novella : La perspective.

Victor LaValle relate (fidèlement, à priori) les évènements d’une histoire lovecraftienne en basculant le point de vue vers ceux-là même que l’auteur original regarde avec dédain et dégoût, il offre une réflexion sur ce qui est monstrueux, et pour qui. On déconstruit pour inverser le sens. La conclusion hurle son point de vue au lecteur comme une accusation, et donne à réfléchir sur qui a perçu quoi de cette affaire. Comment l’a raconté Lovecraft ? Comment les blancs de l’histoire perçoivent ces évènements ? Les noirs ? Les badauds ou les protagonistes ? Les flics ? Et comment tout ça peut être réécrit par la classe dominante à postériori.

En surface, La ballade de Black Tom est une histoire prenante, saveur Cthulhu (ou Touloulou pour les intimes) qui retranscrit un contexte social révoltant avec du talent et du cœur. A y regarder de plus près, même en bon ignorant de la chose lovecraftienne on ne peut qu’apprécier la profondeur de cette ballade qui empile les messages, les thèmes et les coups de poing pour en faire une des plus belles réussites de la collection Une Heure Lumière (qui en aligne déjà pas mal).

Lire aussi l’avis de : Samuel Ziterman (Lecture 42), Apophis (Le culte d’apophis), Gromovar (Quoi de neuf sur ma pile ?), Blackwolf (Blog O Livre), Feydrautha (L’épaule d’Orion), Lutin82 (Albédo), Célindanaé (Au pays des cave trolls), Boudicca (Le bibliocosme),

8 réponses

  1. (Merci pour le lien)

    Ta critique est comme d’habitude très bonne, surtout les deux derniers paragraphes que je trouve très pertinents.

    Sinon, je note avec beaucoup d’intérêt ta lecture en cours 😉

  2. Ah! Quelle critique chère à mon coeur! Oui, même sans lire le texte de référence, il est possible de vraiment en apprécier la saveur, c’est un plus de connaître le contexte, mais elle reste à portée de tout lecteur, et ça c’est du talent.
    Merci pour le clin d’oeil avec Touloulou, c’est nettement plus facile à prononcer et écrire, non ?

  3. J’ai lu le texte d’origine et j’y ai pas compris grand chose (mais bon le style ampoulé de Lovecraft en VO c’est pas trop ma came je crois xD). Et j’ai lu un chapitre de la novella pour le moment, je vais attendre un peu avant de donner mon avis, mais tant d’avis positifs c’est alléchant !

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