Chasse Royale 2, Le blues du prisonnier

Alors, reprenons. Chasse Royale était le second tome de la série Les rois du monde, mais comme l’histoire a gonflé toute seule dans la tête de Jean-Philippe Jaworski (et que c’est trop dur de faire des bouquins de 900 pages dans la zolie édition des moutons électriques), il a du redécouper le machin en trois livres. Voici donc arrivé dans les librairies Rois du monde 3 : Chasse Royale, Deuxième Branche 2. Le deuxième tome du deuxième tome, quoi. Oui, les libraires vont se marrer.

A la fin du tome précédent (spoiler, donc), Bellovèse couvre la retraite de ses compagnons et finit capturé par les rebelles qui ont tenté de renverser le haut-roi Ambigat. Contre toutes attentes, il ne se fait pas trucider sur place, mais il est emmené pour être jugé. Par qui ? Suspense… Toute la première moitié du livre est donc le chemin de la troupe d’ennemi qui se trimballe le héros enchainé à travers forêts et rivières, jusqu’à arriver à leur mystérieuse destination. Rassurez-vous, on n’a pas 150 pages de randonnée puisque l’auteur laisse parler sa passion pour les flashbacks. On profite en effet de cette marche pour revenir sur plusieurs épisodes qui couvrent le vide entre le premier et le second roman de la saga. Après ça nous découvrons la destination de la troupe et l’identité de ses mystérieux juges.

Cette seconde partie de Chasse Royale est beaucoup moins guerrière que la précédente. On revient sur le rythme plus posé de Même pas mort et on retrouve bien évidemment la plume incroyable de Monsieur Jaworski. Il y mêle toujours histoire et mysticisme avec son écriture envoutante, la précision de son univers, son langage recherché. On est toujours plongé dans ce monde des clans guerriers celtes, l’immersion est totale, et le plaisir de lecture l’accompagne. Bellovèse est isolé au milieu de ses ennemis et n’a aucune nouvelle de sa famille ni de ses alliés. C’est à travers ces souvenirs dans lesquels il se réfugie que nous croiserons une majorité de son entourage.

Malgré toutes les qualités d’écriture qu’on retrouve ici, il se dégage une impression bizarre dans la structure du récit. Depuis le début l’écrivain s’amuse avec ça, il aime tout éclater pour laisser le lecteur reconstituer la trame, mais la première moitié du roman est très lente, jusqu’à une impression de vraiment trainer des pieds. L’histoire n’avance pas mais on se mange ces fameux flashbacks qui reviennent beaucoup sur les différents compagnons du guerrier. Alors que dans le premier Chasse Royale, on avait sauté des années en nous balançant plein de personnages nouveaux sans les introduire, voilà qu’on nous fait enfin les présentations, presque un an trop tard, j’ai envie de dire… On apprend comment Bel a rencontré Drucco, Mapillos (cet excellent personnage) et Labrios, on apprend l’histoire de son mariage, celui de Ségovèse aussi, c’est un sentiment de cours de rattrapage accéléré avant de raccrocher les wagons avec le présent.

Et ce n’est qu’après plus de 120 pages qu’on arrive enfin et que l’histoire continue. Bon, on n’en a pas fini avec les flashbacks, mais on découvre enfin la destination des héros, et les mystères qu’elle renferme. Et on se régale. Ce troisième livre des Rois du monde fait la part belle à la gent féminine, les épouses, les mères, les filles, ou un mélange des trois, elles seront la clé du sort de Bellovèse. Que ce soit par le présent ou par le passé, on voit beaucoup plus le rôle des femmes dans l’entourage des héros, aimées, respectées ou craintes. Elles font ressortir l’aspect mystique de l’univers et elles tiennent leurs domaines pendant que les hommes jouent à la guerre. L’aura extraordinaire de Prittuse envahit tout son entourage, et apporte une atmosphère lugubre et surnaturelle à la seconde moitié du livre.

Chasse Royale 2 est axé sur l’atmosphère, les secrets et les trahisons. Jaworski s’amuse beaucoup à brouiller les pistes, jouer sur les apparences et les zones d’ombre. On ne sait jamais vraiment où s’arrête la réalité et où commence le rêve, ce qui relève de la magie pure ou des superstitions. Tout est mélangé, rapprochant encore une fois ce roman de Même pas mort, et c’est un vrai plaisir de se perdre là-dedans. Toutefois, même si on nous abreuve de révélations sur les multiples zones d’ombres de l’histoire générale, on finit le roman sans vraiment avoir beaucoup avancé, donnant à ce second tome un air de transition, de douce promenade, car l’auteur nous balade bel et bien, dans tous les sens du terme, les bons et les mauvais.

C’est toujours un vrai plaisir de parcourir cet univers en suivant la magnifique plume de Jean-Philippe Jaworski. L’atmosphère, les personnages, le soucis du détail, tout y est passionnant, envoutant. C’est seulement la structure qui déstabilise. Est-ce une conséquence du nouveau découpage éditorial ou simplement l’auteur qui s’amuse comme un petit fou ? Difficile de savoir… Malgré tout, et surtout malgré les justifications de l’écrivain, passer d’une trilogie à une « je-sais-pas-trop-combien-logie » en cours de route, c’est bien joli mais nous, les 24 balles par tome, ben on les paye. Mais on a commencé et on adore ça, donc on est un peu prisonniers nous aussi. Damned. On nous prendrait donc pas un peu pour des jambons ?

Lire aussi l’avis de : Nicolas Winter (Just a word), Samuel Ziterman (Lecture 42),

Les tomes précédents : Même pas mort, Chasse royale 1,

11 réponses

  1. Alala que ça donne envie ! (il attend bien sagement dans la PAL, j’attendais d’être en vacances pour le lire et bien pouvoir le savourer^^)

  2. La structure du récit m’a moins dérangé que toi, peut-être suis-je encore plus aveuglé par les autres qualités de l’auteur. Mais je trouve justement que ces flashbacks sont distillés de manière à affermir l’immersion , à plonger un peu plus dans l’histoire. Et il ne faut pas oublier le point de départ : c’est Béllovèse lui-même qui narre l’histoire, il est âgé et surement que tout cela se mélange dans son esprit lorsqu’il sert l’histoire au voyageur qu’il a accueilli.

    Enfin, ce n’est pas très grave.

    Pour le coup du « je-sais-pas-trop-combien-logie », tu fais bien de le souligner, étant donné le pavé qu’est « Gagner la guerre », difficile de justifier ce découpage, si ce n’est par l’impatience éditoriale à sortir la suite. La seule chose qui me réconforte c’est que Jaworski fait plus de ronds et honnêtement, vu le travail qu’il abat, c’est toujours ça de pris.

  3. Il est à mon « programme », mais je ne sais pas quand car, justement j’ai trouvé le tout volumineux et une sensation de sans fin. La trilogie en soi me tentait énormément, désormais, la tentation est grande mais je vais attendre de voir ou tout cela va.
    Mais, je compte quand même le lire!

    Il est vrai que 24 euro par ci, 24 euros par là, à la fin cela fait pas mal de sous….

  4. Moi j’avoue que je me suis cassé la gueule dès la première branche, sans doute trop en altitude pour moi. Jaworski, total respect, bien sûr. Mais autant Gagner la guerre avait été une révélation et un éblouissement, autant Même pas mort me tombe régulièrement des mains (puisque je tente régulièrement de le reprendre, conscient des beautés qui s’y trouvent). Rien à faire, je trouve la structure bien alambiquée dès le tome 1. Pris un par un, les épisodes narratifs sont prenants, menés de main de maître comme toujours, et les courses dans les forêts fabuleuses, mais je peine à courir derrière l’intrigue principale, à m’attacher aux personnages, et je m’essouffle, un peu comme le guerrier qui arrive à la bourre au rendez-vous et sera exécuté en conséquence… Bref, même si nos ressentis ne sont pas les mêmes et que je ne parle pas de la deuxième grosse branche, je me retrouve bien dans tes analyses, l’Ours.

    • Je comprends aussi ton point de vue, le premier est vraiment tout éclaté dans sa structure, j’ai décroché a certains moments sans que ça me gâche le truc. C’est beauçoup moins le cas pour chasse royale 1 qui reste mon préféré, mais ça revient sur celui ci.

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