Cérès et Vesta, les gens du futur sont toujours des cons

 Je vais pas vous refaire le coup de présenter la collection « Une heure lumière » du bélial, Cérès et Vesta est le septième donc vous devez commencer à piger le truc, novellas SF, couverture qui tue d’Aurélien Police, bla, bla, tout ça, tout ça…

Cette dernière parution est un récit de Greg Egan d’une centaine de pages, un auteur que j’ai jamais lu mais qui officie dans l’art de la hard-SF (ce qui n’est pas de la SF porno, non…). Les Cérès et Vesta du titre sont deux astéroïdes qui ont été colonisés par l’homme. Chacun manque de ressources dont l’autre dispose donc un commerce permanent existe entre les deux colonies sous forme d’un flux continue de roche et de glace qui fait l’aller retour entre les deux cailloux. L’histoire nous plonge dans une crise sociale qui prend place sur Vesta, où les descendants des premières familles de colons se foutent sur la gueule pour des raisons… un peu stupides… Jugez donc : Ils ont tout à coup décidé que les citoyens issus de la famille Sivadier devraient payer un impôt en plus parce que cette famille n’avait contribué à la colonie que par des brevets et trucs administratifs mais sans jamais vraiment mettre les mains dans le cambouis comme tous les autres, ce qui avait convenu à tout le monde à l’époque mais les nouvelles générations se disent que c’est naze.

Histoire de faire bien puant, les colons de Vesta peuvent reconnaitre les descendants Sivadier au premier coup d’œil parce que c’est le futur et on a tous des google glass de la mort. Du coup ça donne des lancers d’insultes dans la rue, des regards à la con et ce genre de joyeusetés, ambiance. Les concernés commencent à migrer sur Cérès parce que c’est vraiment la merde, ils utilisent pour ça le flux de rocaille commerciale comme monture en se cryogénisant et se collant dessus. Un peu roots mais ça passe. Dans ce joyeux bordel on suivra plusieurs points de vue : Tout d’abord Camille, une Sivadier de Vesta qui va commencer un mouvement de résistance pour lutter contre ces injustices. On aura ensuite le point de vue de Cérès par le regard d’Anna, responsable d’un des quais de Cérès qui récupère les réfugiés congelés pour les aider à se remettre de leur voyage et à s’intégrer.

Évidemment, le livre parle beaucoup de racisme avec cette transposition. C’est pas vraiment un problème d’origine ethnique ici mais on retrouve les mêmes mécanismes, l’exclusion à la gueule, les insultes et la citoyenneté à deux niveaux. D’un point de vue social et construction, le message passe bien, il est percutant et permet à l’auteur de pousser son sujet jusqu’au bout. Le monde futuriste mis en place par Greg Egan est rudement bien construit et très réfléchi, on sent que le monsieur a de la bouteille dans le domaine. On a les détails technologiques et les petits gadgets bien vus, crédibles et qui donnent de l’épaisseur à l’univers. Le roman suit la naissance de cette ségrégation et les conséquences sur les habitants des deux colonies, partant du cas de Camille pour partir ensuite sur des conséquences plus politiques à travers une crise bien tendue comme il faut avec sa cargaison de dégueulasseries révoltantes.

Le sujet est globalement très bien présenté et l’ensemble est crédible. L’ambiance SF est prenante et permet de bien se plonger dans l’univers. Le problème que j’ai eu est assez commun a pas mal de trucs de hard-SF que j’ai essayé : Egan se concentre tellement sur la politique, la société et l’univers en général qu’il laisse un peu de côté la construction des personnages. D’après Apophis, c’est une caractéristique de l’auteur qui est bien connue mais ça m’a empêché de vraiment rentrer dans l’histoire et la problématique. Si je ne m’attache pas aux protagonistes, j’ai toujours du mal à me plonger dans un univers. Peut-être que les gros lecteurs de SF n’ont pas ce soucis mais je le rencontre régulièrement quand je lis ce genre.

Globalement, les personnages se résument à leurs prénoms mais on sait très peu de choses d’eux, il n’y a aucun effort de fait pour les rendre humains et créer de l’empathie chez le lecteur, laissant une impression de froideur qui me dérange toujours. Encore une fois c’est personnel, je ressens la même chose en lisant du Asimov ou du Simmons donc ça pourrait ne pas être un problème pour d’autres lecteurs, mais moi ça m’a bien sorti du truc. J’en avais rien à faire de Camille et de ces préoccupations, d’autant plus qu’elle fait pas les choix les plus subtils ni les plus malins dans son parcours (Je fais une mission de résistance dont je connais pas le but ni les instigateurs mais c’est pas grave).

Il faut aussi ajouter à ça une construction légèrement confuse, chaque chapitre change de point de vue entre Vesta et Cérès pour donner une vision globale du machin, mais ça encore ça va, c’est assez clair. Mais le plus perturbant c’est que les chapitres ne se placent pas dans la même époque, on change de chapitre et sans prévenir on s’aperçoit qu’on fait des bonds dans le temps, propulsant le lecteur deux ou trois ans plus tard sur Cérès sans prévenir pour revenir ensuite à l’époque d’origine en revenant sur Vesta. Ça s’explique parce que le mouvement de migration des réfugiés prend trois ans pour faire le voyage d’un astéroïde à l’autre donc on se balade dans le temps autant que dans l’espace. Finalement on s’y retrouve mais c’est pas super-fluide, moi qui était déjà pas super immergé, ça m’a un peu dérouté.

Cérès et Vesta est un récit de SF qui explore les problématiques d’exclusion et d’immigration avec pertinence et surtout une construction d’univers exemplaire. On a certainement là un grand auteur de SF mais le traitement secondaire réservé aux personnages m’a sorti de ma lecture, ce qui me fait dire que Greg Egan n’est peut-être pas un auteur pour moi (Et que j’ai décidément du mal avec la grosse SF hardcore qui tâche).

Lire aussi l’avis de : Apophis (Le culte d’Apophis),

10 réponses

  1. Effectivement je reste tentée, mais j’avoue ne pas être enthousiaste.
    Ou alors, je vis dans une zone relativement protégée, ou j’ai la chance d’avoir des relations amicales ouvertes et d’origines très diverses, mais le racisme, la sectarisation me semble être des positions qui reculent quand même bien. Même si ma nièce s’est fait traitée une fois de « sale » à l’école car elle est « café au lait » (sûr que cela l’a blessée et que j’ai eu du mal à la consoler). Une fois, une fois de trop, mais ce n’est pas non plus représentatif de l’ensemble de ses camarades. Pour comparer, je me suis fait traiter, bien des fois de « sale militaire »…
    Or, dans les romans (même le dernier que je viens de lire), il semble que dans le futur cela reste un problème majeur, que les sociétés n’évoluent pas, que les peuples ne grandissent pas…. Et ce manque de foi en l’humanité, alors que les auteurs se posent comme de grands humanistes me laisse vraiment perplexe. Personnellement, je crois que nous évoluons vers plus d’ouverture et de compréhension, du coup, les thématiques décrites m’attirent moins, j’en ai une vision moins plausible.

    Désolée du pavé!

    • Sur ce livre précis, Egan ne se livre pas à son étude habituelle du posthumanisme, mais se sert clairement du cadre futuriste comme d’une allégorie du présent. Il est donc logique que la société n’ait pas évolué niveau racisme (encore que, il y a un racisme anti-Sivadier, pas anti-noir, asiatique, arabe, juif, etc), sinon il n’aurait pas pu faire passer son message. Et comme la SF « à message » forme désormais le gros des bataillons, ça explique facilement que le racisme, ou tout autre problème de société que l’auteur veut dénoncer, soit toujours présent.

      Maintenant, je ne sais pas si tu ne prends pas un peu trop l’utopie Star-Trekienne comme référence, personnellement elle me paraît largement plus irréaliste, compte tenu de l’échelle temporelle utilisée dans cet univers, qu’un autre cadre où le racisme est toujours présent dans 2 ou 3 siècles.

      • Effectivement, sur une œuvre de SF « à message » comme ça, ils transposent des pourritures actuelles dans le futur et les poussent jusqu’à l’absurde pour montrer quelque chose en général. Le problème est alors de ce que le lecteur a envie de lire, soit une extrapolation du côté le plus pourri de notre société dans une optique de dénoncer et frapper le lectorat, soit une vision avec plus d’espoir et d’humanisme.

        Moi c’est clairement cette dernière, je lis pour l’évasion, la touche d’optimisme et d’espoir, pour les aventures et le voyage. Comme je le disais dans ma chronique sur le Ken Liu, je lis pas forcément pour qu’on me roule le cerveau dans le caca de notre société en plus pire. La lecture me sert de détente, pas de générateur d’angoisse. Sinon il me suffirait de regarder le JT, chose que je ne fais plus depuis longtemps.

        Cérès et Vesta a ce côté fataliste qui m’a peut-être aussi sorti du truc, il y a très peu d’optimisme au fond, les quelques victoires de Camille tournent à la chierie assez vite.

      • Je vais finir par penser que je suis une douce rêveuse. Effectivement, Star Trek a une grande influence sur ma vision du futur, j’espère tant que l’humanité parviendra à éradiquer ses démons que lire le contraire « souvent » est douloureux.

        Je ne sais pas trop comment définir ce sentiment. Je ne suis pas opposée à ces messages qui luttent contre la connerie crasse, mais les visions pessimistes me pèsent si elles ne sont pas illuminées par du positif. Je crois que je lis encore des romans Star Trek car sa vision utopique me fait du bien à l’âme.
        Je ne sais pas si je suis claire et « compréhensible », à priori, oui je suis trop utopique et trop bercée par Star Trek.

  2. Très bonne critique (et merci pour les liens). Effectivement, ça ne m’a pas frappé, car j’ai beaucoup lu Egan mais pour quelqu’un qui cherche des personnages forts, ce ne sera clairement pas l’auteur de référence. Lui se concentre sur les idées (les théories scientifiques, le plus souvent), les personnages et la narration pour les porter ou les enrober, il s’en fout un peu. Encore que, ça s’améliore ces dernières années.

  3. Cette froideur typiquement Eganienne ma toujours un peu refroidi (^^) concernant l’auteur, malgré la pertinence de ses idées.
    Mais comme je suis atteint de collectionite concernant la collection « Une heure-lumière », j’achèterai quand même. 😀

  4. Mmh, bon ben je crois que je vais passer mon tour. J’ai besoin de ressentir que les personnages sont vivants et pas juste le support des idées : au quel cas, je préfère lire un documentaire.

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