24 vues du mont Fuji, par Hokusai, Tourisme paranoïaque

Ah, voici donc la dernière fournée de novellas dans la collection Une heure lumière. En dixième position arrive 24 vues du mont Fuji, par Hokusai (paye ton titre) de Roger Zelazny. Et là, la question que tout le monde se pose : Que fout un guide touristique chez un éditeur comme Le bélial’ ?

N’ayant jamais lu Zelazny, je ne savais pas trop à quoi m’attendre (oui, je sais, il faut que je lise les neuf princes d’ambre), et l’accroche du livre était assez mystérieuse. Ce court récit nous raconte le pèlerinage de Mari autour du fameux Fuji-san, elle cherche 24 lieux d’où ont été peintes 24 œuvres de Hokusai représentant le sommet. En vrai y’en a plus mais ça aurait peut-être fait un peu long. On apprend tout d’abord que Mari entreprend ce voyage dans une démarche de deuil, elle fait ça en mémoire de son mari Kit. Mais très vite il va commencer à se passer des trucs un peu bizarres, et la dame regarde par-dessus son épaule, elle se sent surveillée, elle cherche à cacher son identité.

A travers 24 chapitres, un par lieu et par tableau, nous allons suivre le périple de Mari avec une narration à la première personne. Le récit prend souvent des airs de journal puisqu’on nous livre ses pensées un peu en vrac. On a vraiment l’impression d’être dans sa tête pendant ses réflexions au pied du Mont Fuji. Chaque chapitre commence par une description de la vue, puis une comparaison avec l’œuvre de l’artiste, pour ensuite partir sur ce que ça lui évoque. Mari fait beaucoup de références à d’autres œuvres, part parfois dans de la philosophie ou des réflexions artistiques et culturelles. J’vous l’accorde, c’est parfois décousu et tout ça fait bizarre dans un roman S-F, mais il y a plus.

Au milieu de toutes ses réflexions, 24 vues du mont Fuji, par Hokusai nous livre sa vraie histoire au compte-goutte. On va apprendre le contexte du voyage par petites touches, on va découvrir le passé de Mari et Kit, et surtout pourquoi la femme est traquée, pourquoi elle est constamment sur ses gardes. C’est là qu’on commence à partir dans la vraie science-fiction par doses homéopathiques. Chaque chapitre mélange la pensée, le présent, le passé et les mystères. Cette manière d’alterner la narration et les méditations de Mari rend le livre très contemplatif et lent, ça ne plaira pas à tout le monde mais la progression dans le mystère est très très réussie. A ce titre je trouve encore une fois que la quatrième de couverture en dit beaucoup trop, c’est très dommage (et elle utilise le mot « digital » pour « numérique », c’est impardonnable !!!). Certes on voit bien venir le truc, mais ça aide vraiment pas.

Roger Zelazny explore les thèmes du deuil, de la conscience et du transhumanisme en mélangeant tout ça avec l’exploration de l’œuvre d’Hokusai que je ne connaissais pas. J’ai du aller sur Wikipedia pour voir à quoi ressemblaient ses estampes et je conseille à tous les lecteurs d’y jeter un œil pendant la lecture, ça éclaire beaucoup sur certaines descriptions (je me demandais pourquoi il parlait d’un mec dans un tonneau dans le premier chapitre, en voyant l’image c’est plus clair). Cette découverte des tableaux en même temps que le livre permet l’immersion et la connexion avec Mari, mais même sans ça, la protagoniste reste brillamment écrite. On suit son évolution avec beaucoup de plaisir, le lecteur découvre cette histoire très touchante par sa voix.

24 vues du mont Fuji, par Hokusai est un livre surprenant, poétique, intime et mystérieux qui embarque le lecteur dans un voyage autour du célèbre mont japonais, mais surtout dans le voyage intérieur de Mari entre méditation, culture et paranoïa, pour atteindre son but avant qu’il ne soit trop tard.

Lire aussi l’avis de : Apophis (Le culte d’Apophis), François Schnebelen (la Yozone), Lorhkan (Lorhkan et les mauvais genres), Xapur (BiblioSFF), Samuel Ziterman (Lecture 42), Lutin82 (Albédo),

18 réponses

  1. Très très bonne critique (merci pour le lien). Je trouve que tu rend très bien l’atmosphère, la structure mais aussi les éventuels points de crispation de cette novella. Super boulot, bravo. Sinon, comme souvent, nous sommes d’accord, c’est d’un bien beau voyage dont il s’agit.

      • Je confirme, j’ai eu un peu de mal aussi. C’est difficile de ne pas en dire trop, déjà, et d’autre part c’est compliqué de faire passer l’idée que « oui, c’est splendide, mais d’un autre côté, pas sûr que tout le monde accroche ».

  2. D’accord sur la 4e de couv qui en dit beaucoup trop. Mais aussi sur le fait que la novella n’est pas simple à chroniquer. Je suis étonné du nombre de personnes ne connaissant pas Hokusai, cependant je suis quasi sûr que tout le monde a vu sa « vague », enfin c’est ce que j’affirme dans ma chronique, j’espère ne pas dire une connerie ^^

  3. Il est difficile à chroniquer sans donner trop de détail, mais je retrouve parfaitement l’ambiance du livre dans ta chronique. Il m’a fallu quelques chapitre pour m’acclimater car l’approche est tout autant délicate.
    Tu es une des rares personne à parler du deuil, mais j’ai aussi eu cette sensation.

Laisser un commentaire