L’enfant de poussière, Jolis mots et histoire en morceaux

Il est là, depuis des mois, sur mon étagère. Il me regarde, il me surveille, il me juge. Mais il me fait peur ce premier tome du cycle de Syffe de Patrick K. Dewdney, parce que je sais à peu près ce qu’il est, j’ai entendu les comparaisons avec Robin Hobb, Jean-Philippe Jaworski ou Stephan Platteau. J’ai lu les avis enthousiastes et les petits cris aigus des fans. Quand faut y aller, faut y aller, on plonge dans L’enfant de Poussière.

Syffe est un petit orphelin de huit ans, qui squatte une ferme qui sert à peu près d’orphelinat pour lui et ses trois comparses. Un bol de soupe et un toit, pour le reste ils doivent se débrouiller tout seul dans les rues de Corne-Brume. Après une légère boulette, Syffe est condamné à servir deux maitres différents, chez l’un il apprendra l’art de la médecine, chez l’autre l’art de ramasser les merdes des chevaux. Pion involontaire sur un échiquier politique instable depuis la mort du roi, la vie de Syffe va le mener sur des chemins bien tortueux et pas toujours sûrs. Des rues sombres de la cité jusqu’aux champs de bataille éloignés, L’enfant de poussière nous fera suivre la fin de l’enfance du jeune homme, les dangers et les mystères planqués dans les coins, et les amis qu’on récolte en chemin.

Bien évidemment, on est tout d’abord frappés par la plume de l’auteur. Patrick K. Dewdney joue effectivement dans les catégories toutes moutonniennes d’un Platteau ou d’un Jaworski, de l’atmosphère, de la jolie phrase, un rythme tout doux. C’est sacrément beau, et ce type d’écriture sera un défaut ou une grande qualité selon le lecteur que vous êtes. Moi ? J’apprécie la ballade, mais faut que le reste suive. On découvre la vie de ce héros très convaincant sans trop savoir où on va, on se laisse porter en se demandant vers quoi on s’embarque. Le cycle de Syffe joue dans la fantasy presque pas fantasy, le contexte est médiéval mais on croise très peu d’éléments magiques ou de bestioles exotiques. C’est réaliste, c’est âpre, c’est sombre, les rues sentent le pot de chambre et les ventres gargouillent. Cette atmosphère est vraiment très prenante et on s’attache à ce petit protagoniste.

Si le bouquin a été découpé en 4 parties (et je découvre que c’est aussi proposé en format numérique épisodique selon ce même découpage), on dégage quand même plutôt deux grosses moitiés très différentes. La première est la fin de l’enfance de Syffe dans les rues de Corne-Brume, ses déboires d’orphelin pas gâté par la vie dans un monde d’adultes. Il va être plongé dans plusieurs affaires assez louches, de l’espionnage, des meurtres, des enlèvements, par les yeux d’un enfant qui comprend pas tout très bien. La seconde moitié, pour rester un peu vague, vire de bord et part dans l’apprentissage guerrier du jeune homme. Avec ce premier tome, on traverse vraiment plusieurs phases de formation de l’enfant, accompagné à chaque fois par un ou plusieurs adultes qui seront ses « maîtres » mais… Pour être honnête, tout ça m’est apparu un peu décousu.

J’ai beaucoup apprécié la plume de l’auteur, l’ambiance qu’il propose dans son récit, mais finalement j’ai été plutôt déçu par l’intrigue de ce premier tome qui part un peu dans tous les sens. On va passer par plusieurs « phases » dans la vie de Syffe mais on a l’impression d’une fuite en avant constante qui ne permet pas d’avoir un tome satisfaisant pour moi. Chaque partie de l’histoire va amener des mystères, des questions et des relations qu’on va ensuite laisser dans un coin sans vraiment y apporter de résolution. On saute du coq à l’hippopotame, on laisse plusieurs fois des arcs narratifs complètement en plan pour suivre notre héros dans ses tribulations d’ailleurs. Des meurtres mystiques et mystérieux ? Une créature accompagnée par un énigmatique inconnu ? Un roi qui meurt et laisse une instabilité politique ? Oh oui dis-m’en plus ! Non ? Tu veux pas ? On va décrire encore la rosée du matin et le soleil rougeoyant pendant 3 paragraphes et ne plus reparler des personnages qu’on avait croisés jusqu’alors… Bon d’accord… Peut-être que ce sera résolu sur l’ensemble de la saga (qui doit compter 7 bouquins à priori), mais en l’état ce tome 1 est plus frustrant que satisfaisant pour moi. D’autres lecteurs (bah quasiment tous, en fait) y ont trouvé leur compte et attendent de voir l’ensemble du tableau, mais j’aurai aimé des tomes plus « entiers », pour ma part.

D’ailleurs la situation géopolitique du monde de Syffe est évoquée à plusieurs reprises pour situer les différentes régions et les équilibres de pouvoir mais c’est tellement jeté au milieu de la soupe complètement à l’arrache que ça en est incompréhensible. Bon, la plupart du temps on s’en cogne mais quand ça vient à influencer l’histoire qui nous est racontée, ça reste très confus et manque beaucoup d’implication et de structure. Au bout de quelques centaines de pages, je comprenais toujours rien malgré l’info-dump qui sortait régulièrement de nulle part, de manière pas très habile. La seconde moitié du roman est tout à fait dans ce déséquilibre aussi, on a une relation très travaillée (même si on cogne un gosse de 10 ans tous les jours pour en faire un warrior, #EducationPositive) entre Syffe et son Sensei du moment qui dure des centaines de pages. Mais la trajectoire du duo ressemble à un radeau à la dérive, on se retrouve au cœur d’un conflit sans comprendre vraiment ce qu’on vient y foutre. C’est pas grave, on se posera la question dans 3 tomes. Pourtant on pourrait argumenter que c’est réaliste, que ça correspond bien à l’histoire crédible de la vie d’un enfant, que dans la vie on a pas toujours les réponses, qu’on laisse des choses en plan, et qu’un gosse de 8-10 ans comprend pas tout à la géopolitique non plus. Certes, mais en tant que lecteur, j’attends d’être satisfait du voyage en refermant un bouquin, j’attends de boucler quelque-chose, quitte à laisser des pistes pour la suite.

L’histoire de Syffe est également très cliché, Patrick K. Dewdney utilise des stéréotypes de fantasy et de quête initiatique que bon nombre de lecteurs auront déjà croisé très souvent. C’est pas un problème en soi, on peut faire d’excellents romans en jonglant avec des grosses ficelles, mais L’enfant de poussière perd en identité car son histoire n’a rien de vraiment différenciant, y’a pas un élément qui va nous révolutionner la cervelle et sortir l’ensemble du lot. C’est très convenu comme fantasy, c’est joliment raconté, c’est immersif, mais c’est juste l’histoire d’un « Rémi sans famille » qui fait sa vie (et s’en prend plein la poire) dans un contexte médiéval européen. C’est encore une fois seulement le premier tome, mais ça manque d’étincelle, d’une petite touche d’originalité pour se démarquer et m’emporter. Je demande pas grand chose, hein, mais quand même, un petit truc original ? Pour que je me souvienne du bouquin dans 6 mois ?

L’enfant de poussière vous enchantera si vous vous laissez porter par son écriture, son ambiance et la progression de son protagoniste tout à fait attachant, trois énormes qualités indéniables. Mais sa trame narrative est tellement éclatée à travers les pages et sans originalité qu’il est difficile d’en tirer une quelconque satisfaction pour moi. C’est confus et régulièrement laissé en friche, le rythme sous somnifère violent n’arrange rien à ça. A l’approche de la sortie du tome 3, je laisserai cette saga voguer au large et me tournerai vers d’autres horizons.

Lire aussi l’avis de : Boudicca (Le bibliocosme), Célinedanaé (Au pays des cave trolls), Blackwolf (Blog O Livre), Dup (Book en stock), Elhyandra (Le monde d’Elhyandra), Lorhkan (Lorhkan et les mauvais genres), MarieJuliet (Les lectures de MarieJuliet),

18 réponses

  1. Je l’avais écarté car je ne pensais pas apprécier le style, tu m’as donné d’autres arguments !
    Et si en plus il y a 7 tomes, alors, ça enfonce le clou !

  2. « On saute du coq à l’hippopotame » -> parce que l’âne, c’est surfait ! (j’ai bien ri, merci :D)
    Franchement je me tâtais pour ce livre mais j’ai bien fait d’en repousser l’achat. Je crois que, actuellement, j’en ressortirais plus frustrée qu’autre chose et comme j’ai tendance à ne plus m’accrocher si je m’ennuie, je ne suis même pas sûre que j’irais au bout. Au suivant !

  3. J’ai adoré mais je comprends tout à fait tes réticences. Pour ma part j’ai tellement aimé le personnage et l’écriture que je ne me suis pas trop posée de question sur l’univers ou certains arcs narratifs laissés en suspens. Le deuxième tome, en revanche, est un peu plus brouillon : si le premier t’a laissé cette impression tu fais bien de ne pas insister… Je te dirai si le tome 3 apporte quelques réponses sur les mystères évoqués dans le premier 😉

  4. C’est vrai que les intrigues à tiroir c’est bien. Personnellement j’aime bien. Mais faire trainer sur plusieurs tomes et surtout quand il y a autant de temps entre chaque parution, c’est un peu trop quand même.

  5. Il est vrai que ce tome 1 peut être frustrant et que le rythme n’est pas dingue. J’ai malgré tout trouvé mon compte dans cette intrigue. Par contre, le délai très long entre les tomes 2 et 3 m’a complètement larguée dans l’histoire et je ne sais pas si je trouverai le temps pour relire les tomes 1 et 2 afin de poursuivre l’aventure…

  6. J’aime les belles histoires mais j’avoue que les 7 tomes m’avaient découragée d’office, et le classicisme de l’intrigue….. Nope, pas pour moi, je passe !

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