Le cycle de Mithra, Voie romaine

En ce début d’été, Mnémos a décidé de rééditer le Cycle de Mithra de Rachel Tanner. Complètement inconnu au bataillon chez l’ours jusqu’alors, cette intégrale regroupe deux romans et un petit tas de nouvelles qui décrivent un empire romain où le christianisme n’aurait pas prédominé. Pitch prometteur livré par une historienne et archéologue de formation.

Les adeptes du petit Jésus se sont fait botter le cul par un autre culte qui leur est passé devant : Le mithraïsme. La religion originaire de Perse a contaminé tout l’empire Romain jusqu’à sa tête, et devient donc le culte officiel. Ce petit twist historique permet à l’autrice de proposer un livre historiquement pointu mais où on peut se permettre quelques petites fantaisies. Le premier roman, l’empreinte des dieux, a pour protagoniste Judith de Braffort, fille d’un noble armoricain faisant face à la vague romaine, venue convertir tous les « païens sauvages » au Mithraïsme. Mais les anciennes croyances sont tenaces, et une résistance va se mettre en place autour d’un groupe de magiciens et d’un chef rebelle. La seconde aventure se recentre sur Rome, où la peste fait rage et un mystérieux sorcier tente de pervertir le culte avec des pratiques abominables.

Globalement, la lecture de ce gros pavé est rafraichissante, cette fantasy romaine est construite avec beaucoup de soin, l’autrice nous fait découvrir son contexte avec beaucoup de détails et de minutie. Oubliez la comparaison à Gemmell mise en avant sur le site de l’éditeur, aucun lien (fils unique). On est dans une fantasy historique érudite, plutôt alignée sur du Guy Gavriel Kay dans le principe. On a beaucoup de points de vue différents qui mettent en place le contexte politique, les enjeux de l’époque. C’est passionnant et ça fourmille de détails, pourtant j’ai un peu perdu notre héroïne dans la soupe. Judith est une adolescente forte et attachante, mais son évolution est bien trop abrupte. Elle passe du stade adolescent à Gandalfette level 92 en 6 mois de CAP sorcière, et on perd un peu la connexion en milieu du premier roman (sans parler des romances un peu bof bof). C’est heureusement compensé par la richesse du casting qui évolue autour d’elle.

Dans le second tome Judith est une sorte de personnage iconisé super bad-ass mais qui a perdu en humanité. Ça tombe bien puisqu’un autre personnage prend la main : Damien, le paysan venu découvrir la grande cité romaine au pire moment qui soit, fait un contre-poids intéressant. Le contexte de la cité en proie à la peste, des bas-fonds où trainent les mendiants et les crapules, donne une atmosphère bien plus glauque à ce Glaive de Mithra. On assiste à la réponse officielle du pouvoir face à la menace, les différents points de vue donnent un aperçu de l’ensemble de la société romaine. Encore une fois, le soucis du détail impressionne, la montée de la tension est extrêmement bien gérée et les personnages variés et loin des stéréotypes (à part Judith, du coup) emportent le lecteur jusqu’à un dénouement bien trop rapide, à base de lancer de cailloux.

Dans tout ça, le culte de Mithra apparait parfois secondaire. J’ai eu le sentiment que l’intérêt de ce point de divergence n’était pas directement payant puisque le clergé se comporte à peu près comme les chrétiens. A part leur mythe fondateur, toute la dynamique de « je vais convertir les païens à coup de pied au cul » n’est pas très différente même si le commentaire sur la religion et ses dérives reste intact. Au moins j’aurais appris des choses sur la Tauroctonie. On aurait pu raconter à peu près la même histoire avec des chrétiens, de mon point de vue d’ours pas du tout cultivé ça aurait pas changé grand chose, mais je laisserai les experts débattre. Cette intégrale se termine avec une poignée de nouvelles qui ajoutent encore plus de détails à cet univers déjà bien fourni, le lecteur curieux y assouvira volontiers sa gloutonnerie Mithriaste.

J’ai passé un agréable moment de lecture dans l’univers de Rachel Tanner, j’en recommande volontiers la lecture mais j’admets ne pas être absolument sous le charme. Le cycle de Mithra est une œuvre qui présente une richesse et une personnalité surprenantes, et qui séduira à coup sûr le lecteur féru d’Histoire. C’est une œuvre qui parle au cerveau, à la curiosité, à la soif de savoir, de décortiquer, mais qui est rarement parvenu à toucher mon cœur avec ses personnages ou ses enjeux. Le côté « historien » est passionnant, le côté « roman fantasy » est… Sympa…

Roman reçu en Service Presse de la part de Mnémos, merci à eux.

Lire aussi l’avis de : Célindanaé (Au pays des Cave Trolls), Boudicca (Le bibliocosme), Dionysos sur le premier roman (Le bibliocosme), Blackwolf (Blog O Livre),

23 réponses

  1. Je me demandais si j’allais le lire, mais vu certains points que soulèves (dont ton magistral « Elle passe du stade adolescent à Gandalfette level 92 en 6 mois de CAP sorcière »), ce n’est visiblement pas pour moi. Merci, tu m’évites un achat inutile 😉

    Le fait que la dynamique religieuse reste la même malgré le changement de culte, ça me rappelle une réflexion de Fritz Leiber dans Le grand jeu du temps : il y postule que si tu tentes de changer le cours de l’Histoire, l’univers retombe toujours sur ses pattes, en modifiant juste les acteurs mais en gardant un script identique. Par exemple, il dit que si Rome était tombée bien avant le cinquième siècle sous les coups des germains, l’église catholique romaine aurait été remplacée par une église catholique gothique, et qu’un empire germain christianisé aurait repris les rôle des romains.

    • Oui, non, je pense que tu y trouveras encore plus de trucs à redire que moi, donc tu peux passer.

      C’est intéressant ce qu’a dit Leiber, sûrement sujet à des débats interminables… Mais heureusement que tous les auteurs ne pensent ça, sinon les uchronies seraient juste de l’histoire avec des noms remplacés 😀

  2. Je dois être comme Dionysos alors 🙂
    C’est vrai que le passage où elle apprend la magie est assez rapide mais ce n’est pas vraiment la même magie que Gandalf non plus ;). Ceci dit Gandalf niveau magie il fait pas grand chose…
    Pour la religion, c’est surtout une critique du fait de vouloir imposer, de l’intégrisme et ça fonctionne avec n’importe quelle religion.

    • Oui tout à fait, cette critique fonctionnerait de la même manière avec le christianisme. (c’est ce que j’entends par « le commentaire sur la religion et ses dérives reste intact »)

  3. J’ai été plus enthousiasmée que toi mais je comprends tout à fait les bémols que tu formules, surtout sur le personnage de Judith, que ce soit sa formation accélérée dans le tome 1 ou son rôle dans le tome 2 (et la romance me m’a pas plu non plus ^^⁾

  4. Ça doit faire 10 ans que j’ai le premier tome dans ma PàL, offert par une amie.
    Le piège du livre qui fait envie mais pas autant que d’autres, faudra quand même que je le commence un jour ça a l’air pas mal.

  5. J’ai essayé de le lire y’a des années celui-là, j’avais pas réussi à rentrer dedans parce qu’il ne correspondait pas à ce que j’attendais. Faudrait que je réessaye un jour, j’aime quand même bien le postulat de base ^^

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