Du roi je serai l’assassin, Dark Socorro

En Avril est sorti le nouveau roman de Jean-Laurent Del Socorro et le monde est joie. Du roi je serai l’assassin se déroule dans le même univers que Royaume de vent et de colères mais va se situer quelques années avant pour nous raconter « l’origin story » d’un des personnages marquants de l’auteur : Silas.

Dans l’Espagne du XVIe siècle, les catholiques ont repris le pouvoir en virant tous les musulmans ou en les forçant à se convertir. C’est le cas du petit Sinan, qui vit à Grenade avec un père autoritaire, une mère effacée, sa sœur jumelle Rufaida et la petite dernière Sahar. Du roi je serai l’assassin va nous raconter le parcours de Sinan à travers une enfance difficile et un départ vers la France avec sa sœur pour y poursuivre ses études. Il va passer d’une Espagne inquisitrice où les siens sont persécutés à… Une France en pleine guerre de religions entre catholiques et protestants. Bonne ambiance. Mais Rufaida et Sinan ont aussi une quête de savoir bien à eux, ils cherchent à tout prix à dompter un certain « dragon ».

Difficile d’être plus précis dans mon résumé, mais sachez qu’on a la un récit initiatique qui repose encore une fois sur une reconstitution historique admirable de l’auteur. Le contexte historique réel de son histoire est finement documenté et mis en place, mais surtout l’impact de ce contexte sur les personnages, leur psychologie et leur parcours est crédible et passionnant à découvrir. Pourtant ne vous attendez pas à découvrir des complots et des assassinats plein d’action et de dangers acrobatiques, on est vraiment dans du parcours intime, et de la découverte du monde.

Le roman est plus ou moins divisé en trois grandes partie. Le premier tiers concerne l’enfance de Sinan et Rufaida à Grenade, la seconde sera leurs « années d’étude » à Montpellier, et la troisième est un grand secret dont je dirai quelques vagues mots un peu plus loin. Le premier élément qui m’a sauté à la gueule à la lecture du bouquin, et surtout de sa première partie, c’est que c’est putain de déprimant. Le premier tiers du bouquin m’a mis un sacré coup parce que je m’y attendais pas, Royaume de vent et de colères était pas dans ce ton, mais là il y va pas avec le dos de la main morte de la cuillère, monsieur Del Socorro. L’enfance de Silas et Rufaida est marquée par la violence domestique, la maltraitance et le drame, autant de « Content Warnings » à ne pas négliger si vous êtes pas chaud-bouillants pour affronter de la violence envers des gosses. La joie du monde dont je parlais en intro s’est envolée même si, ne vous méprenez pas, c’est raconté avec une absolue délicatesse et un talent certain.

Petite parenthèse, j’me suis un peu posé la question, c’est pas le premier bouquin que je lis et qui intègre des sujets pareils, y’a des tas de livres de fantasy où des gens sont opprimés et maltraités, enfants y compris. Mais ceux qui me perturbent autant sont assez rares, et je me suis demandé ce qui les différenciait. Il y a bien sûr une question de réalisme, ça tape pas pareil quand c’est un contexte très crédible par rapport à un univers totalement fantasy over-ze-top. Mais aussi, le fait est que si tu me montres une situation à ce point injuste et cruelle, mais que sur le moment et dans la suite du bouquin elle provoque une révolte chez les personnages, une réaction qui pousse à du meilleur, ça va pouvoir contre-balancer et donner un moteur. Mais ici, et c’était aussi mon problème en lisant La cinquième saison (mais j’étais quasi seul sur ce coup-là), ces situations sont quasiment, et malheureusement, bénignes et « acceptées » sur le moment. Elles sont un élément de la vie, on s’y résout et on passe à autre chose. Et ça ça me gave. Putain. Fin de la parenthèse.

Du roi je serai l’assassin pose ainsi les bases de ses protagonistes, et va dès la seconde partie les envoyer dans le vaste monde, faire des études dans un contexte politique un peu compliqué. Montpellier est alors quasiment un bastion protestant dans une France qui s’oppose de plus en plus à cette branche du christianisme. On voit bien que les religions et leurs conflits dans l’histoire sont un des grands piliers thématiques de cette fantasy historique, on s’en serait douté. Mais c’est aussi pour les jumeaux une période de découverte, amitié, amour, connaissance, on passe par quelques moments heureux dans ce qui ressemble à un parcours d’étudiant. Jean-Laurent Del Soccoro glisse une relation homosexuelle dans un contexte où c’est pas vraiment la norme. Les relations entre Sinan et Rufaida vont aussi se tendre, leurs objectifs diverger, et cette relation familiale est un élément très solide et passionnant du bouquin. Le féminisme est aussi de la partie quand Rufaida découvre qu’elle a pas vraiment le même traitement que son frère. Tous ces sujets sont admirablement bien traités par l’auteur et s’intègrent parfaitement au récit. Bien sûr on n’oublie pas la tragédie, faudrait pas qu’on soit de trop bonne humeur hein…

La dernière partie du roman joue sur l’effet de surprise et donc je n’en dirai pas grand chose, sachez juste qu’elle fait le pont avec Royaume de vent et de colères, et fait que je me pose la question de la pertinence de lire Du roi je serai l’assassin sans connaitre le roman précédent. C’est sûrement possible, mais vous pourrez louper quelques trucs. Un des défauts de ce roman est qu’il va parfois un peu vite sur certains évènements et certaines périodes, donc ça freine l’immersion, on enchaine des évènements mais j’ai parfois eu du mal à suivre les motivations des protagonistes, à ressentir ce qui les pousse dans leur quête (notamment la quête de l’Artbon). Et c’est beaucoup le cas dans cette dernière partie qui, en plus, repose sur certains acquis et quelques résonnances avec Royaume de vent et de colères donc ça peut être encore plus brusque pour un nouveau lecteur de cet univers.

Au final, ce Du roi je serai l’assassin est objectivement un bon roman mais ça a été personnellement une lecture un peu compliquée, entre la violence inattendue de la première partie et un enchainement parfois un peu trop rapide qui empêche de s’attacher aux protagonistes et les comprendre. Je recommanderai tout de même sa lecture aux amateurs de fantasy et d’histoire qui n’ont rien contre un trop plein de tragédie ultra-sombre.

Lire aussi l’avis de : Boudicca (Le bibliocosme), Dionysos (Le bibliocosme), Tigger Lilly (Le dragon galactique), Célinedanaé (Au pays des cave trolls), OmbreBones, Yuyine, Fantasy à la carte,

11 réponses

  1. Décidément tout le monde publie sa chronique ces jours ci pour ce roman, ça doit être ma 3e en 24h ! Mais c’est cool parce que c’est un très bon livre à largement recommander.
    On avait eu l’occasion de parler un peu de leur quête sur Twitter, je ne veux pas spoiler des trucs dans les commentaires donc je ne vais pas risquer d’y revenir. Par contre oui cette violence subie par Silas et ses sœurs est encore plus dure parce qu’elle n’entraîne pas de réaction vive sur le moment.. En fait elle est horrible à lire parce qu’elle est salement réaliste. La plupart des victimes, je pense, n’ont pas cette réaction de se battre et d’en tirer de la force pour avancer et se reconstruire en mieux comme on le voit pourtant souvent dans des romans. L’auteur a super bien joué son coup la dessus. Pourtant c’est important de le préciser parce que du coup, vaut mieux pas le lire quand on a un coup de déprime

    • Oui, c’est effectivement très réaliste et même réussi, mais j’ai essayé d’expliquer pourquoi j’aime pas lire ça, personnellement, sans ôter le mérite de l’auteur

      • T’inquiète j’avais bien compris ! C’est très clair comme tu l’exprimes et je trouve ça bien que tu fasses la part des choses, y’a plein de gens qui se seraient juste arrêtés à « j’aime pas lire ça » et basta. D’où ma dernière phrase d’ailleurs. En gros : elle est bien cette chronique

  2. Vos légers reproches sont fondés et compréhensibles mais il y a quand même des lectures beaucoup plus sombres et tragiques que la lecture de ce roman de Jean Laurent Del Socorro qui est excellent ,surtout sur le plan historique,dans le sillage du précédent.
    C’est une affaire de ressenti personnel et je peux comprendre quand ces temps sombres,on soit porté sur des lectures qui ouvrent un horizon d’espoirs.
    Merci pour cet éclairage.

    • C’est pas tant le désespoir qui me dérange que l’indifference face au désespoir. Mais oui c’est personnel et ce n’est pas un défaut à proprement parler, simplement mon ressenti, comme toujours

  3. L’aspect indifférence à la violence ne me gênait pas dans Les livres de la Terre Fracturée, je ne pense que ça me gênera plus ici mais merci de l’avertissement 😉

  4. Je comprends ton ressenti à propos de la violence de la première partie. Et effectivement, si c’est un bon roman (même très bon selon moi), il est en deçà des autres productions de l’auteur.

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