Poumon vert, SF des mille et une nuits

Le bélial’ continue de nous faire découvrir des courts récits inédits dans sa collection Une Heure Lumière, souvent en allant pêcher dans la source foisonnante des prestigieux prix anglophones qui, eux, pratiquent beaucoup plus le format que nous. Celui qui nous intéresse aujourd’hui balance ainsi son palmarès tout tranquillement : Poumon Vert est « finaliste des prix Hugo et Sturgeon 2003, nominé au prix Nebula 2004, a été élu meilleur court roman de l’année 2003 par les lecteurs de la revue américaine Isaac Asimov’s Science Fiction Magazine« .

Voilà, Poumon Vert arrive en roulant des mécaniques, surplombé d’un nom que je ne connais pas du tout, on commence à avoir l’habitude. Ian R. MacLeod nous propose ici un récit de 120 pages prenant place sur la planète Habara. On y fait la connaissance de Jalila, jeune adolescente qui descend de sa montagne en compagnie de ses trois mères pour aller vivre dans la ville d’Al Janb. C’est un nouveau départ pour la jeune fille qui va devoir s’habituer à vivre en société, découvrir le contact des autres à travers les relations de voisinage, les camarades, les amours et les tensions. On suit la femme en devenir qui grandit et s’épanouit, tout en explorant les mystères de son monde en notre compagnie.

Ce qui caractérise principalement cette histoire, c’est l’exotisme et le dépaysement. L’auteur nous emmène dans une ambiance moyen-orientale très agréable, parsemée de références aux mille-et-une nuits et aux cultures arabes en général. C’est fait subtilement, on a pas des gros clichés à la Aladdin non plus, j’ai vraiment apprécié ce parti pris qui change du truc classique à l’occidentale et qui est admirablement mis en place. Mais ce dépaysement passe par une autre caractéristique majeure du récit : La société décrite par MacLeod est quasi-exclusivement féminine. Al Janb est peuplé uniquement de femmes à deux exceptions près, et Jalila va voir un homme pour la première fois lors de son arrivée dans la cité. Tout est organisé par les femmes, elles gèrent leurs vies et font des enfants sans les hommes qui sont devenues des curiosités bizarroïdes et rares.

Tout ici tourne autour de la femme, jusqu’à la grammaire ! Contrairement à notre usage, c’est le féminin qui prime dans les accords et les conjugaisons. La première fois j’ai cru à une faute avant de percuter à quel point il est allé loin dans le délire, et du coup la traductrice a du bien se marrer à retranscrire la chose dans notre langue qui est bien plus complexe que l’anglais de ce point de vue… Du beau boulot en tous cas. Cette attention ajoute encore une couche intéressante au-dessus de ce texte et invite évidemment à la réflexion.

Tout ces éléments rassemblés forment un univers vraiment foisonnant, parfois un peu trop même. La novella regorge de plein de petits détails étranges et inconnus sur lesquels on s’attarde à peine, du fonctionnement de cet étrange poumon vert aux montures hybrides, de la reproduction de ces femmes autonomes aux fusées qui sont tirées à l’horizon. Ça peut  être frustrant de survoler le world-building comme ça mais au final ça participe au « Sense of wonder », au sentiment d’exotisme et d’étrangeté, certains détails nous échappent mais on est quand même immergé, intrigué.

 Au lieu de répondre à nos interrogations sur ce monde, Ian R. MacLeod se concentre sur Jalila, on suit sa découverte d’Al Janb, ses premiers amours, ses amitiés, ses doutes. C’est l’évolution d’une adolescente qui devient adulte, un « coming of age » SF touchant et crédible parce qu’on a vraiment l’impression de suivre une ado changeante, curieuse et rebelle. Son monde se transforme trop vite et elle se cherche dans tout ce foutoir. On croise plusieurs personnages secondaires particulièrement attachants et complexes, l’auteur évite les poncifs avec une grande maitrise de ce côté-là. Les réactions de tout ce petit monde sont crédibles sans être prévisibles.

Après un Ken Liu et un Greg Egan un peu « froids » pour moi, Poumon Vert ramène dans la collection Une Heure Lumière une touche d’humanité et de chaleur, des personnages attachants, une histoire touchante dans un monde dépaysant et original. Ça c’est de la SF comme je l’aime.

Lire aussi l’avis de : Nicolas Winter (Just a word),

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7 réponses

  1. Je vais me laisser tenter…
    Mais il n’y a pas que du bon dans cette superbe petite collection, certains textes sont très décevants… ou alors pas pour moi…(Céres et vesta, le Vinge, Nexus, bof bof…)

    • « Très décevants » j’irai pas jusque là mais ils sont pas tous exceptionnels non…

      Moi c’est surtout le Liu et le Egan qui m’ont pas complètement satisfait, mais dans son ensemble c’est quand même une collection solide.

  2. Pour le coup, le fait de tout féminiser jusqu’aux accords et à la conjugaison et vraiment bien amené. Personnellement, j’ai aussi cru à une faute la première fois ! 😀 C’est bien d’avoir souligné le travail de traduction.

  3. En bon complétiste de la collection, je vais bien sûr l’acheter.
    Ceci dit, sur le coup de la traduction, je suis méfiant, ces « tics » d’écriture m’inquiètent un peu (chat échaudé… J’ai trouvé illisible la traduction de « La justice de l’ancillaire » de Ann Leckie)… On verra !

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