Issa Elohim, Messie migrant

Le bélial’, une heure lumière, collection de novellas, bouquin stylé avec couv’ d’Aurélien Police, etc… Bon, c’est le douzième, je vais pas vous la refaire à chaque fois, vous connaissez le principe ! L’auteur qui s’y colle cette fois-ci c’est Laurent Kloetzer dont j’avais déjà parlé ici à propos de Vostok. Il nous propose Issa Elohim, un récit d’une grosse centaine de pages.

L’histoire se situe dans un avenir proche indéterminé, c’est pas joli joli, mondialisation, crises, dérèglements climatiques, les joyeusetés du monde moderne. Dans tout ça le lecteur se retrouve à suivre la journaliste suisse Valentine Ziegler qui va faire une petite enquête dans un camp de réfugiés en Tunisie, où des gens s’entassent en attendant le droit d’atteindre l’Europe, si ça arrive un jour. Au milieu de cette ambiance « joie de vivre » apparait Issa, un Elohim. C’est quoi ces bestioles-là ? Vous demandez-vous… Cette figure est apparemment récurrente dans l’œuvre de l’auteur. Pour résumer, ce sont des être mystérieux, humanoïdes, rares, qui apparaissent comme par magie un peu au pif. Ils portent un message de paix, sont bienveillants, et Issa va essayer de pousser ses amis vers une vie meilleure, sous l’œil de Valentine.

Laurent Kloetzer aborde son récit sous plusieurs aspects qui se marient à merveille. On a bien sûr le côté social avec cette description de l’immigration, de sa gestion par l’Europe, sujet très actuel et polémique. L’auteur attaque ça du côté humain, en montrant la vie de ces réfugiés qui galèrent à passer les frontières pour trouver une vie meilleure, dans des camps gérés par cette agence FrontEx. En face, on a le traitement très froid et administratif des pays comme la Suisse, pas très réputée pour ses frontières ouvertes. Pourtant, les réfugiés, les média et le politique vont se retrouver embarqués ensemble, parce que malgré les étiquettes, tout le monde est humain dans les rouages de ce système géant. Mais une simple histoire de migrants qui veulent rejoindre l’Europe, ça aurait été un peu « p’tit joueur » pour l’écrivain, d’où l’ajout du pivot fantastique de son histoire, les Elohim.

Ces êtres énigmatiques sont un phénomène connu mais rare dans le contexte du roman, il n’y a eu que quelques cas recensés, mais très peu ont été confirmés, ou du moins on a pas réussi à prouver que c’était des gros fakes. Les précédents ont provoqué des mouvements de scepticisme ou d’adoration, jusqu’à se créer une petite religion pour quelques « believers », mais ils remettent pas mal de chose en question. Issa, l’Elohim que va rencontrer Valentine, est une vraie figure messianique qui intrigue tout le monde. Il parle toujours d’espoir, il accomplit des « miracles », il protège ses « frères », les trois jeunes hommes qui ont assisté à son apparition et auxquels il est étroitement lié.

Issa contre-balance le côté sombre et déprimant de l’avenir qui nous est décrit, grâce à l’espoir qu’il apporte et à son côté spirituel. L’auteur n’essaye pas d’expliquer absolument l’origine de l’Elohim, un ange, un extra-terrestre, un escroc génial, on ne le sait jamais vraiment. Mais il arrive à donner à son récit une beauté et un message positif que j’aime beaucoup, même si on perçoit un ton doux-amer, le message de paix porté par l’Elohim rafraichit un peu tout ça. La construction du récit est très crédible, du traitement médiatique et social des Elohim, à la froideur du sort des réfugiés, tout se tient et nous parle.

L’Europe réserve un accueil bien froid et cruel à une personnalité quasi-christique. Si on se pose la question quelques secondes, comment la France d’aujourd’hui accueillerait un Juif Galiléen persécuté dans son pays qui porte un message de paix ? Il serait en train de faire la queue dans un camp quelconque en se pelant le cul ? C’est assez ironique. Par extension on interroge les religions en général, leur création, la foi contre le scepticisme dans un contexte moderne où le sacré est mis à mal. C’est ce brassage cohérent de thèmes sociaux, religieux et spirituels qui donne un ton particulier à Issa Elohim, une portée, une atmosphère. C’est aussi rafraichissant de présenter la foi comme un moteur positif (malgré le contexte) plutôt que comme vecteur de fanatisme, de manipulation, de corruption, comme on peut le voir beaucoup en fiction.

J’ai beaucoup apprécié cette novella, elle nous présente une galerie de personnages touchants qui traversent des temps difficiles en gardant espoir, malgré un monde froid et déshumanisé. On nous parle d’immigration, de crises et d’espoir. Mais on nous parle surtout d’humain avec talent et finesse.

Lire aussi l’avis de : Xapur (Les lectures de Xapur), Boudicca (Le bibliocosme),

18 réponses

  1. Trop de bondieuseries pour moi. Viré du programme. Les livres qui servent de vitrine politique me gonflent, mais ce n’est rien à côté de ceux qui font du prosélytisme religieux, où là j’ai carrément envie de sortir la batte cloutée. Merci pour ta critique, tu m’as évité de me fourvoyer dans un bouquin que j’aurais probablement détesté.

    • C’est pas vraiment du prosélytisme quand on ne prêche aucune religion en particulier, mais juste la foi au sens large, la tolérance et l’humanité… à mon avis…

      Je suis pas croyant mais j’admets volontiers que la foi peut avoir une certaine influence positive chez les gens, et pas seulement servir de terreau pour faire des méchants fanatiques illuminés qui font des sacrifices humains 😀

      • Parler de bondieuseries et de prosélytisme à propos de Laurent Kloetzer ! Mais c’est vrai qu’en matière de culte, Apophis préfère s’ auto-vénérer…. 🙂

  2. Je suis plutôt allergique à tout ce qui touche à la religion d’habitude, mais dans le cas de cette novella je trouve effectivement que le sujet est traité avec subtilité et intelligence. Je pense que nous avons eu à peu près le même ressenti 🙂

  3. J’avais déjà vu le titre mais je n’avais pas encore fait le lien entre le « Elohim » et les autres livres de Kloetzer… >.<
    C'est par forcément sexy sur le papier, mais c'est du Kloetzer et tu en dis du bien, je suis tenté !

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