The shadow of the gods, post-Ragnarök

Il est enfin arrivé, le dernier roman de John Gwynne qui démarre une nouvelle trilogie dans un univers inédit ! Après 7 romans dans les Banished lands, ce renouveau annonce du très bon, et les premiers retours sur le net sont très très encourageants. Alors, qu’est-ce que ça raconte, The shadow of the gods ?

Quelques siècles après le grand combat qui provoqua la chute des dieux, Vigrið en porte encore les cicatrices. Le corps effondré de Snaka coupe le pays dans toute sa largeur, des créatures monstrueuses, les vaesens, attaquent les humains isolés, seules les reliques des anciens dieux semblent les tenir à distance des villes. Dans un contexte où les jarls essayent de grignoter de plus en plus de territoires, on suivra les points de vue de trois protagonistes : Orka est une farouche guerrière et mère de famille, qui va se lancer dans une quête sanglante quand sa petite vie tranquille s’effondre. Varg était un Thrall, un esclave, il a brisé ses chaines et s’est enfui dans un déchainement de violence. Il va chercher à connaitre les circonstances de la mort de sa sœur. Dans sa quête il va croiser la célèbre bande de mercenaires des Bloodsworn et va tenter d’intégrer la compagnie pour arriver à ses fins. Enfin, Elvar est une jeune guerrière qui recherche la gloire au combat aux côtés des Battle-grim, mais la troupe va croiser une famille qui cache un secret susceptible de leur amener plus de richesse et de célébrité que toutes les missions qu’ils pourraient remplir.

Pendant une grosse partie du roman, les trois arcs vont rester indépendants, on suivra tour à tour Orka, Varg et Elvar dans leur quête. Et à l’image de Malice ou A time of dread, le premier tome de cette nouvelle saga démarre tout doucement. J’ai même eu un peu de mal à m’immerger dans la première partie, on a d’abord l’impression que chaque arc est un peu « simpliste ». On a même deux des trois protagonistes qui sont dans des contextes similaires donc je devais faire un effort pour les resituer à chaque fois (Varg et les bloodsworn, Elvar et les battle-grim), et qui dit groupes de mercenaires, dit plein de personnages secondaires, donc c’était pas toujours simple avec ces noms scandinaves qui peuvent se ressembler. Je changeais de chapitre et je savais plus, « attends, les bloodsworn c’était lesquels déjà ? », « c’était qui lui déjà ? je sais plus ». Voilà, ce sont les défauts qui m’ont dérangé en découvrant le roman, c’est pour ça que je l’ai lu relativement lentement, mais au fur et à mesure qu’on progresse, on remet les personnages, on sent l’évolution, et on comprend les trajectoires des trois trames principales et l’intérêt des les articuler de cette façon.

Ce qui rend la bouquin si passionnant à découvrir, et ça dès le début, c’est cet univers fortement inspiré des sagas scandinaves et notamment du mythe de Ragnarök. L’aspect mythologie se répercute sur le monde, y’a des idées dingues qui donnent des décors et des scènes qu’on voit quasiment jamais en fantasy. L’équivalent Gwynnesque du Ragnarök est vraiment arrivé 300 ans auparavant (oui, c’est techniquement du post-apo), et on y retrouve plusieurs points communs, le serpent gigantesque (POUVOIRSERPENT !!), le loup enchainé, le traitre comploteur, tout est là, mais articulé un peu différemment. Le pays entier est un champ de bataille en ruines, le corps de Snaka fait toute la largeur de Vigrið et (imaginez) les humains on construit une ville entière dans son crâne !!! Y’a d’autres panoramas dingues plus tard dans l’histoire mais je n’en dirai rien.

La chute des dieux a aussi entrainé l’apparition de bestioles dégueulasses, rendant la vie hors des villes très dangereuses. Le passage avec les night-wyrms est un peu traumatisant, et les arachnophobes devront fermer les yeux pendant quelques chapitres. Les humains détestent les dieux, ils ne les servent plus, ils ne les vénèrent plus. Mais certains descendent encore de ces divinités déchues, ils sont les « tainted ». Ils ont hérité de capacités surnaturelles en fonction de leur lignée mais ils sont chassés et réduits en esclavage, ça leur apprendra à naitre comme ça. Globalement le monde est très riche, sombre, violent, parfois dégueu, et parfois drôle, mais souvent monstrueusement impressionnant. Il y a aussi tous les petits détails, les routines des combattants qui rangent leurs kits dans leur coffre avant de sortir les rames et voguer dans les fjords, les noms d’équipement, et les concepts propres à ces cultures. Ce dépaysement compense largement les petits défauts dont je parlais avant… Le temps que les personnages s’ancrent chez le lecteur, et que l’histoire révèle enfin ses secrets et son potentiel dément.

Les premiers tomes de Gwynne mettent souvent un peu de temps à m’emporter, mais l’autre constante c’est que ses personnages sont absolument passionnants à suivre. Ils commencent comme un petit cliché, un truc déjà-lu et ils s’enracinent et se dévoilent. Spécifiquement dans The Shadow of the Gods on a trois protagonistes à priori simples mais le roman nous dévoile leur passé parallèlement à l’intrigue, on n’a jamais de flashbacks ou de gros chapitre d’exposition pour nous expliquer que Orka est ci ou Elvar est ça. On le comprend quand l’histoire nous y amène naturellement, quand leurs compagnons abordent le sujet, quand les circonstances amènent à une révélation, ou juste sur une phrase qui nous fait faire « hein ? quoi ? Il a dit quoi lui ? NOOOOOOOOOOOOON !!! ». C’est pour ça que la progression des personnages est prenante, aucun ne correspond finalement à la première impression qu’on a pu en avoir. On a aussi les petites touches, les dialogues marrants, l’amitié touchante entre deux guerriers, les deux frères qui se foutent des plans d’Orka parce qu’elle est vraiment trop bourrine, l’histoire du troll et du fromage, plein de petits liens et de petites anecdotes qui construisent l’ensemble sur la durée. Et enfin, ces trajectoires voguent lentement vers une dernière partie qui renverse tout, complètement ahurissante avec révélations et retournements de situation.

L’ensemble du bouquin regorge de moments d’action épique, de tension et de coups de hache dans la gueule, mais cette dernière partie monumentale nous montre qu’on a simplement assisté ici à une introduction. The shadow of the gods est une mise en place tranquille de l’univers et des personnages, et sur les cent dernière pages, l’auteur te dit « bon, c’est bon, t’es prêt ? On démarre pour de vrai ». Tout converge vers un changement d’échelle et de perspective qui laisse le lecteur sur le cul, on regarde le chemin parcouru avec un « ooooooh, d’accord, c’est là où tu voulais en venir ». Les petites pièces du puzzle sont là depuis le début, et je pense qu’une relecture pourra être vraiment amusante maintenant qu’on sait certaines choses. Mais le bouquin se termine sur quelques cliffhanger assez cruels, sachez-le. L’année qui nous sépare de la sortie du tome 2 sera bien longue.

Si le monde est plus sombre que dans ses ouvrages précédents, et ainsi très fidèle au ton qui caractérise la mythologie nordique (humour compris), John Gwynne finit toujours par appuyer sur des valeurs positives et humaines que j’apprécie particulièrement. La famille, l’amitié, l’honneur et l’amour sont les principaux moteurs de ses héros et ses héroïnes, on n’est pas dans le grimdark plombant avec héros-connards, y’a un côté exaltant et jouissif à voir ces personnages se serrer les coudes, se sauver et s’aimer dans un monde aussi dur. A travers les deux « warbands » que sont les Bloodsworn et les Battle-grim, l’auteur explore encore cette camaraderie des combattants, la solidarité derrière le mur de boucliers quand chacun s’appuie sur l’autre. Ils sont les incarnations des archétypes de « found family », ou famille de choix (je connais pas trop l’équivalent « officiel » en français). Le thème de la famille est globalement très très très important dans cette histoire. On soulignera également l’évolution de l’auteur sur les rôles féminins, son premier roman avait un clair manque de ce côté-là mais il a rectifié petit à petit ce défaut sur les suivants, et arrive maintenant à une nouvelle série avec une quasi-parité entre les personnages féminins et masculins.

Malgré un démarrage un peu lent où il a fallu quelques efforts pour bien situer les personnages (une habitude chez l’auteur), The shadow of the gods s’impose finalement comme un excellent démarrage pour la trilogie Bloodsworn. Une échelle épique, un monde dépaysant et original, d’excellents personnages et surtout une intrigue qui cache bien sa cargaison de surprises, on a là un blockbuster en puissance, une nouvelle preuve que John Gwynne est peut-être un des auteurs les plus importants de la fantasy moderne. Il est en tous cas, toujours, un de mes auteurs préférés. Je sais toujours pas ce qu’attendent les éditeurs français.

Lire aussi l’avis de : Apophis (Le culte d’Apophis),

7 réponses

  1. (merci pour le lien)

    Excellente critique, qui rend très bien l’ambiance et les forces du roman, bravo ! J’aurais dit « famille de cœur » pour « found family », je pense. Et pour ce qui est des éditeurs français, la rumeur dans la rue dit que… POUVOIRSERPENT !!!

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