Émissaires des morts, La loi travaille

En fin 2020, Gilles Dumay m’a proposé un exemplaire d’Émissaires des morts à chroniquer, j’ai lu vite fait le résumé avec « Space Opera », « Corps diplomatique », « Intelligence artificielle », et mon bingo de la SF-Pas-pour-moi a fait ding-ding-ding et j’ai dit « non merci, bonne journée ». Puis, au fil des mois je voyais passer des tweets et chroniques enthousiastes de plein de monde sur cette série, et j’me suis demandé si j’avais pas loupé un truc. Alors je l’ai acheté. Et oui, j’avais loupé un truc.

Andréa Cort est une femme au passé compliqué, rescapée d’un drame horrible, survivante mais aussi coupable, elle est devenue propriété du Corps diplomatique à vie. Aujourd’hui elle est devenue enquêtrice pour le bureau du procureur, et on lui refile toujours les dossiers les plus casse-gueules, mais sa férocité et sa rigueur dans son travail en font un atout majeur pour le bureau. Concrètement, elle est envoyée quand un crime a eu lieu et que l’affaire peut potentiellement poser un souci diplomatique entre les humains et une autre espèce sentiente. Son job est de s’assurer que les juridictions sont respectées et que le coupable est traité conformément à la loi qui s’applique dans ce cas précis, et condamné par les autorités compétentes. Et parfois c’est un sacré sac de nœuds.

Albin Michel Imaginaire nous propose un peu plus qu’Émissaires des morts avec cet Émissaires des morts, puisque le pavé de 700 pages regroupe en fait 5 histoires d’Andréa Cort, 4 histoires courtes (Avec du sang sur les mains, Une défense infaillible, Les lâches n’ont pas de secrets et Démons invisibles) et un roman de 350 pages (Émissaires des morts, donc). On a une grosse brique avec pas mal à manger dedans, il est d’ailleurs conseillé de picorer un peu, mais ça, c’est si vous y arrivez. Parce que beaucoup le dévorent. Chaque histoire est une énigme, un crime, un casse-tête diplomatique, des espèces extra-terrestres bizarroïdes, qui qui l’a fait ? Qui qui doit le juger ? Comment ? La première grande qualité des textes d’Adam-Troy Castro est la construction de ces énigmes, des crimes dont on connait parfois déjà le coupable, mais qui cachent souvent encore quelques mystères.

On a d’ailleurs même pas toujours des crime, à l’image d’Avec du sang sur les mains où Andréa doit superviser un échange de prisonnier avec les Zinn, mais il y a bien toujours un mystère à élucider. Pourquoi ces aliens veulent un prisonnier humain ? On se base sur les différences de morale, de perception, de psychologie, pour explorer une affaire et ça va très loin, c’est toujours fascinant d’avoir des tentatives de terrain commun avec des espèces tellement différentes, au point que certaines ne nous perçoivent même pas (Démons invisibles fait froid dans le dos). Ça amène aussi le thème qui revient sur plusieurs histoires, le thème du monstre, qui est un monstre, pour qui, pourquoi, et même pour soi-même ? Y’a tellement de développements fascinants sur cette thématique qu’on va pas tout déballer ici, mais ça a évidemment des échos dans les décalages moraux et culturels qu’on connait au sein même de l’humanité, alors imaginez ça face à un alien très pas humanoïde.

Une grande partie de la valeur de ces récits est portée par Andréa Cort elle-même, un personnage plein de mystère et de caractère qui évolue au fil de ces cinq récits. Elle est survivante d’un événement traumatique et, sans être expert de la chose, j’ai trouvé que le traitement de cet épisode et son impact sur la vie d’Andréa était vraiment convaincant. On arrive avec une protagoniste adulte qui ne laisse plus personne l’atteindre, évite tout contexte social et s’accroche à son travail, à la poursuite de la logique, pour se donner une inertie et ne pas se poser. Cette femme et son évolution, surtout dans le roman qui clôture le recueil, constituent une des protagonistes les plus convaincantes que j’ai pu lire depuis bien longtemps. Son statut d’employé contrainte est aussi très intéressant, comme celui de plusieurs autres personnages engagés pour des durée plus ou moins longues par le corps diplomatique. Leur « contrat » est comme une dette qui s’allonge ou diminue selon ses résultats et son comportement, entre peine de prison et service militaire à rallonge, sacrée vision du monde du travail et de l’exploitation des « fonctionnaires ».

Émissaires des morts est une vraie réussite grâce à ces deux éléments associés, une héroïne forte et convaincante au cœur d’énigmes fascinantes qui mettent en scène des contacts avec des aliens en décalage complet avec nous. On explore aussi par ce biais des cultures et des environnements fous dans chaque histoire, le lecteur accompagne Andréa dans son exploration de peuples et d’univers crédibles, construits avec soin par l’auteur. Cette station cylindrique créée par les IA où tout le monde vit suspendu, et la mort attend toute chute, c’était quand même assez dingue. Vous savez que je suis pas un super lecteur de SF et que je suis assez hermétique au « sense of Wonder » mais j’ai trouvé ici des choses fascinantes dans les rapports entre les peuples et l’échelle de nos différences.

Oui, j’étais passé à côté de ce roman, voilà la boulette réparée et le second tome est déjà sur ma bibliothèque. Je me console en disant que j’ai donné mes sous à l’éditeur au lieu de lire gratos, et c’est pas plus mal parce qu’apparemment le tome 3 était plutôt mal barré. Espérons que l’excellente réputation de la saga et son short-listage pour le prix des blogueurs planète-SF sauront convaincre plus de lecteurs. Si vous hésitez, je vous conseille de tenter la lecture de la première nouvelle, disponible gratuitement en numérique.

Lire aussi l’avis de : Apophis (Le culte d’Apophis) : Les nouvelles et Le roman, Sabine (Fourbis et Têtologie), Dionysos (Le bibliocosme), Lutin82 (Albédo), Célinedanaë (Au pays des cave trolls) : Les nouvelles et Le roman, Xapur : les Nouvelles et Le roman, OmbreBones : Les nouvelles et Le roman, FeydRautha (L’épaule d’Orion) : Les nouvelles et le roman, Lune (Un papillon dans la lune), Yuyine, Yogo (Les lectures du Maki) : Les nouvelles et le roman, Le chien critique,

16 réponses

  1. Lol, c’est bien de reconnaître qu’on s’est trompé ^^
    Et clairement, Moi je n’ai pad pu : je l’ai lu d’un seul tenant et c’était très bien ainsi !

  2. Merci pour les liens 🙂 tout espoir n’est donc pas perdu pour la sf
    Après avoir lu les 2 tomes je dois dire que je préfère largement les nouvelles du 1er mais c’est propre à moi. Le 2 m’a plutôt déçue même si c’était divertissant. Hâte de lire ta chronique du tome 2 pour voir ce que tu en penses !

  3. Bah dis donc si tu recommandes de la SF c’est que ça doit être vachement bien 😀
    (et oui je l’ai noté pour le lire, ça a l’air très chouette)

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