Dans l’ombre de Paris, l’égout et les couleurs

Oui, bon, ça va, le coup de la princesse qu’on veut marier et qu’elle veut pas, j’crois qu’on nous l’a déjà fait, non ? Bon, alors, pourquoi lire Dans l’ombre de Paris de Morgan of Glencoe aujourd’hui ? Attendez, je vous explique.

Dans l’ombre de Paris se déroule dans un XXe siècle où les têtes des monarques ne sont pas tombées, le Roi de France gouverne d’ailleurs une grosse partie de l’Europe et son fils est promis à la princesse Yuri, fille de l’ambassadeur du Japon. Yuri débarque à Paris sans se douter de rien jusqu’à ce qu’on lui dise « voilà ton fiancé, tu vas être reine de France, tope-la ». Mais avec un peu d’aide, la jeune femme s’enfuit pour trouver refuge dans les égouts qui abritent une communauté cachée, cour des miracles mélangeant les différents peuples humains, fées et fomoires tous persécutés par le régime en place. Yuri va alors découvrir un monde qui va remettre en question toute son éducation et ses croyances, et s’attacher à ces Gens hors du commun.

Si le pitch, raconté comme ça, ne fait toujours pas rêver c’est que 1/ je n’ai pas le talent de Morgan of Glencoe et 2/ la richesse de l’œuvre n’est pas vraiment dans son point de départ. C’est la découverte progressive de cette communauté de Rats qui va vraiment poser la force du roman. Quand Yuri met les pieds dans ces sous-terrains et découvre ces personnages, on commence à vraiment s’attacher à cette protagoniste et son univers. Mais c’est avant tout la galerie de personnages secondaires qui va cimenter l’ensemble et en faire quelque chose de solide. Il y a dans ces égouts un chevalier au lourd passé, une Selkie combattante formée par le barde légendaire Taliesin, une famille de feux-follets, une Spectre guérisseuse et encore beaucoup d’autres que l’autrice a pris soin d’intégrer dans une vaste trame de relations. Ce bestiaire atypique en fantasy, issu de la tradition celtique, donne une touche particulière à ce monde et ces personnages. Ils sont tous très bien définis et leurs relations solides, leur passé et leur fonctionnement les posent vraiment comme une communauté unie contre le sort, touchante et vivante dans laquelle on prend énormément de plaisir à évoluer. Et je vous parle même pas des Fourmis, communauté un peu similaire qui vit sur les trains comme un équipage de navire vivrait au large, et qui va tisser des liens avec le peuple des égouts assez rapidement. Tout ça est riche, approfondi et immersif.

En débarquant là-dedans, Yuri va tomber de haut, elle qui a été éduquée dans une aristocratie Japonaise traditionnelle, sexiste et élitiste. Ses premiers pas dans une communauté égalitaire et humble vont être un peu rudes, mais elle va découvrir des valeurs et des amis qui vont réveiller une sensibilité qui avait longtemps été étouffée par son éducation. Yuri est une vraie force dans le roman mais constitue aussi sa seule vraie faiblesse car la princesse va changer un peu facilement son fusil d’épaule. Tout est justifié, et même esquissé dès le premier chapitre dans un prologue touchant, mais son éducation si profondément ancrée offre finalement peu de résistance. J’ai trouvé également que Yuri-Hime était un peu passive dans cette histoire, se mettant en retrait assez souvent pour se laisser ballotter par les évènements, mais son cheminement éveille la curiosité pour la suite car on sent que son caractère se forge.

Mais malgré tout ça, on s’attache à ces personnages qui offrent une dose de bienveillance bienvenue à la fois à notre héroïne mais aussi au lecteur. La beauté de l’écriture et l’ambiance de cet univers sont envoûtants et permettent d’aller au-delà de ce pitch à priori basique. On va explorer les thèmes de l’éducation et des luttes de classe dans un jeu de perspectives où les environnements sociaux dessinent nos perceptions du monde, et aussi nos angles morts. Le racisme, le sexisme, le mépris trouvent racine dans cette éducation sans empathie, cette idéologie de supériorité, si présents encore aujourd’hui. C’est marrant, à la lecture on se dit que certains personnages côté monarchie sont quand même très très caricaturaux et manichéen… Et puis en réfléchissant aux zozos qui gouvernent le monde en ce moment… En fait ça va, ça passe.

Bizarrement, le roman pose quelques petites barrières avec certains dialogues en anglais qui ne sont pas traduits, ou même quelques noms orthographiés « à la japonaise » dans certains points de vue, sans explication particulière (Nedo et Wiru pour Edward et Will). Pour une collection destiné à un jeune public, si on connait ni l’anglais ni les particularités des prononciations japonaises, ça peut être un peu déstabilisant. Bon, c’était pour signaler ces particularités, mais ça ne pose pas non plus de problème insurmontable, rassurez-vous.

Le rythme du roman est assez lent dans son ensemble, surtout dans sa partie centrale où Yuri vit avec les gens des égouts et découvre leur monde. L’histoire s’installe gentiment en coulisse mais on a une grosse partie assez calme, qui nous permet de nous immerger, de nous attacher, de nous convertir à cet univers, de tisser les liens de tous ces personnages avec leurs mystères et leurs force. Ce n’est qu’une fois ce processus accompli avec succès que l’autrice nous balance dans un final explosif, émouvant, déchirant, où cette longue mise en place paye parce qu’on a pris le temps pour apprendre à connaître tout ce petit monde. Il est difficile de ne pas sauter sur la suite directement, suite qui arrive à donner envie au lecteur simplement avec son titre L’héritage du rail, si on connait la fin de ce premier tome.

Avec Dans l’ombre de Paris, Morgan of Glencoe nous propose un roman à la richesse bien cachée sous un pitch assez convenu. Mais le livre se révèle une vraie réussite, agréable à lire et aux nombreux personnages convaincants et touchants. Cet univers vivant capte le lecteur avec poésie et bienveillance, je re-signe sans problème, à bientôt pour la suite.

Roman reçu en Service Presse de la part de l’éditeur ActuSF, merci à eux.

Lire aussi l’avis de : Le chroniqueur (Les chroniques du chroniqueur), Célindanaé (Au pays des Cave trolls), Laird Fumble (Le syndrome quickson), Yuyine, Elhyandra, Aelinel,

12 réponses

  1. Ho, les Fomoires sont parmi les ennemis principaux de Dresden (sur le long terme), c’est marrant vu que je viens de lire un tome ou ils sont vraiment sur le devant de la scène.

    C’est pas incohérent de les retrouver dans un univers qui fait ressortir le coté fae (avec les Selki qui sont aussi un peuple fae en rapport avec l’eau) et qui se déroule dans les égouts.

    Etant fan des fae et lisant beaucoup d’UF les concernant, j’en vois passer. Ce sont des imaginaires qui sont assez rares (dans l’ensemble de l’UF, et encore plus dans la fantasy autre) mais qu’on voit passer quand même de temps en temps (je peux citer de tête 4 ou 5 séries ou ils sont présents)

    En gros on est dans une uchronie qui reprend certains imaginaires qu’on retrouve normalement dans l’urban fantasy.

    Mais j’avoue que le coté de la princesse qui ne sait pas ce qu’elle veut, ça ça me refroidit pas mal. Mais je le laisse dans ma wish pour l’instant quand même. Vu que les gens ont l’air de bien aimer en général.

    • Je suis en train de jouer à Kingdoms of amalur et y’a aussi une inspiration de bestiaire celtique, c’est ma période, mais en littérature j’en ai pas beaucoup croisé.
      Bon, je lis beaucoup moins que toi, et beaucoup beaucoup moins d’UF que toi 🙂

  2. Je me rends compte que j’ai partagé sur twitter sans prendre le temps de commenter ici. Très bel avis qui explique vraiment et les failles et le grand intérêt de ce roman. La suite est vraiment à la hauteur d’ailleurs. Les personnages et l’univers celte sont vraiment les gros atouts de cette série.

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