Mordred, Légende et mal de dos

Ça fait déjà quelques siècles que les écrivains modèlent le mythe arthurien au grès des envies, des modes et du sens du vent, mais voir Justine Niogret débarquer dans cette foire au recyclage avait de quoi intriguer. Avec les excellents Chien du heaume et Mordre le bouclier, cette autrice a déjà montré un talent certain pour les personnages poignants et les ambiances folles.

Dans Mordred, elle ne revisite pas complètement tout ce qu’on connait du roi Arthur avec sa table ronde et son épée magique, elle va se contenter d’effleurer cet univers si vaste, nous en donner un petit aperçu du coin de l’œil. Nous suivrons donc Mordred, fils de Morgause et neveu d’un certain roi Arthur, alors qu’il est alité depuis un an à la suite d’une vilaine blessure à la colonne vertébrale. Il déguste vraiment, le jeune, il arrive à peine à bouger et subit une souffrance extrême quasi-constante. Il passe ses journées au lit, à se réfugier dans ses souvenirs pour échapper à la douleur. C’est donc à partir de là qu’on va voyager dans son passé grâce à de multiples flashbacks éparpillés, qui nous feront découvrir son enfance, sa formation et ses premiers combats.

On retrouve l’obsession de Justine Niogret pour les personnages cabossés à travers ce héros qui nous fait une visite guidée de sa douleur insoutenable. Mais ce qui tournerait peut-être à du sadisme pas bien agréable chez un autre auteur devient ici une passionnante plongée dans la psychologie de l’estropié, avec une narration douce-amère au tempo toujours tranquille. Il y a toujours quelque chose de très immersif dans l’écriture de Niogret, elle utilise souvent des images et des expressions très pertinentes, une vision du monde des chevaliers crédible et débarrassée de tous les délires romantiques collés au genre. Le livre est court (180 pages en popoche) et reste complètement focalisé sur son personnage, donc ne vous attendez pas à redécouvrir des épopées de chevaliers et des grandes quêtes épiques. Il y a certes quelques scènes de baston mais c’est à la sauce Niogret : Poisseux, lent et torturé.

Avant tout on reste collé à ce Mordred, souvent enfermé dans sa chambre dans un huis-clos face à lui-même. Nous avons entre les mains un livre très introspectif et intimiste, mais qui demeure envoutant du début à la fin. Évidemment, la qualité d’écriture de dame Niogret y est pour beaucoup, elle arrive à rendre époustouflant un trajet lit-fauteuil à cloche-pied, c’est vous dire la beauté du machin. Des trois romans que j’ai lu de cette autrice, il n’y en a pas un qui ait échoué à m’immerger dans son univers, elle a un talent d’écriture hors-norme, une plume atypique qui m’emporte à chaque fois.

Mais Mordred n’est pas complètement seul, on croisera sa mère via ses souvenirs, et surtout Arthur, figure paternelle et mentor qui l’amène dans le monde des chevaliers où il trouve vraiment sa place. La relation Mordred-Arthur est l’axe central du roman. On fait des aller-retours constants entre l’enfance du protagoniste, en compagnie de sa mère qui l’élève dans la tradition païenne légèrement druidique sur les bords, et son monde actuel fait de chevaliers, de guerre et de grand château. Par ce procédé et le destin de ce héros, le livre explore la thématique du changement inéluctable, des traditions perdues, avec une pointe de nostalgie qui imprègne l’ambiance.

Mordred ne conviendra peut-être pas à tout le monde, c’est resserré, focalisé sur son personnage, à l’intérieur de lui, même. On verra très peu le dehors, les gens et le monde. Mais c’est quand même une réussite pour moi, un petit bouquin fascinant.

Lire aussi l’avis de : Boudicca (Le bibliocosme), Blackwolf (Blog o livre), Vil Faquin (La Faquinade), Lorhkan (Lorhkan et les mauvais genres), Nicolas Winter (Just a word), Lune (Un papillon dans la lune),

14 réponses

  1. J’avoue avoir moyennement accroché à Chien du Heaume et Mordre le bouclier. Justine Niogret possède une très belle plume, en revanche, il y a beaucoup de longueurs. Je ne sais pas si je tenterai celui-ci.

Laisser un commentaire