Les saisons, engagé mais pas trop quand même

 Le concept du dernier film de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud, à qui on doit déjà Le peuple migrateur et Océans, a de quoi séduire. Imaginez un documentaire animalier qui ne serait pas centré sur l’homme, mais où l’histoire de la nature, de l’ère glaciaire à nos jours, serait présentée du point de vue des animaux. C’est ce que nous propose Les saisons.

Maman nature

lessaisons1Le film débute sur la fonte des glaces et la naissance des forêts pour nous présenter une vie sauvage équilibrée entre différentes espèces, sangliers, chevaux, blaireaux, loups, lynx, oiseaux (je suis pas assez calé pour les nommer, donc on va juste rassembler ça dans « oiseaux », hein), etc… On peut déjà noter que le propos se concentre sur notre continent, donc on verra surtout des animaux propres à nos latitudes, pas d’éléphant, de lion ou de zèbres, on reste sur les forêts européennes. Par contre, la variété des espèces est très restreinte et on n’aura que quelques animaux « classiques », même si le film a le bon gout de ne pas présenter tel ou tel animal comme le méchant ou le gentil, chacun se nourrit selon sa nature. On regrettera quand même cette vision un peu simplifiée du règne animal, ça ressemble plutôt à la forêt façon Bambi de ce point de vue.

Pourtant le film fonctionne extrêmement bien. On voit vivre ces animaux dans leur habitat naturel, ils se nourrissent, s’amusent, se battent. Pendant une grosse partie du film, le narrateur se tait, on peut profiter pleinement des images sublimes qui sont proposées. On assiste à des scènes impressionnantes et le travail sur le son est aussi parfaitement adapté. Les saisons joue beaucoup sur le son spatialisé pour plonger le spectateur dans son univers, pour avertir d’un danger ou d’un évènement hors-cadre. Vraiment, pour sa réalisation, ça vaut le coup de le voir au cinéma, ou alors en Blu-ray sur votre TV 180cm qui prend la moitié du salon, complétée par votre système 5.1 de la mort qui fait chier les voisins.

Et là, petit à petit, on voit surgir la bonne idée du film, mettre l’homme comme une espèce supplémentaire dans l’équilibre des forces, ne pas se centrer sur lui mais le filmer comme tous les autres. Au début on le voit à peine, un feu de camp par-ci, une silhouette par-là, ils sont parfaitement intégrés à l’écosystème et le propos est clair : l’humain est un animal comme les autres. Ce sera le cas pendant plus de la moitié du film, la partie sauvage de l’histoire on va dire. Mais souvenez-vous, on nous raconte l’évolution de cette nature, donc fatalement, à un moment, l’homme il va évoluer.

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Voilà que la morale se pointe

Après une grosse partie de la séance où on assiste au défilement du temps qui se répète, où pratiquement rien ne change, ça s’emballe. L’homme se sédentarise et commence à cultiver, déboiser, construire. Au début ce sont quelques maisons et quelques champs, puis il construit des routes qui empêchent maman hérisson de traverser, il s’étale et fait reculer la forêt. On voit l’évolution des relations entre l’homme à la nature, il va se servir des animaux, les élever, chasser, façonner la forêt selon son bon vouloir. Ce qui est intéressant est qu’on ne se concentre pas sur notre civilisation avec nos usines et nos immeubles, mais on montre plusieurs époques, les routes pavées romaines, les châteaux du moyen-âge, les chasse à courre de la renaissance, etc…

Mais cette seconde partie concernant l’homme qui prend le dessus apparait bien survolée par rapport au reste du film. On vient de passer une heure à regarder des animaux gambader de fort jolie manière, et là on passe du coq à l’âne en deux secondes : « l’homme commence à cultiver et coupe la forêt », deux minutes chrono, aucun approfondissement, rien. On cite quelques faits mais on résume l’activité humaine aux champs, aux routes pavées des romains, aux bateaux de la reine et au stormtrooper qui pulvérise des pesticides sur un verger pendant deux secondes…

Il y a un déséquilibre qui nuit au propos du film, qui a bien le cul entre deux chaises. Soit tu veux faire un film sur la nature et filmer des animaux dans leur milieu naturel (ce que fait très bien la première heure), soit tu veux faire un film sur l’impact de l’homme sur la nature dans son évolution (ce que fait très mal la dernière demi-heure) mais là tu peux pas te contenter d’enchainer 3 anecdotes en effleurant ton sujet alors que t’as bien trainé pendant une heure en filmant Baloo et ses potes. Le film est court, ils auraient largement pu prendre leur temps pour développer cette deuxième partie, creuser un peu plus, continuer à filmer les animaux qui vivent avec l’homme, ou malgré l’homme… Non ?

Greenwashing-machine

Puis, bon, je suis peut-être naïf, mais comment faire un film sur l’évolution du rapport entre l’homme et la nature sans montrer ni évoquer nos routes modernes, nos voitures, notre bitume, notre pétrole, nos aéroports ? Pardon, quoi ? Renault est sponsor du film ? Aaaaaaah OK, oui, j’avais oublié ce générique d’ouverture super-long où défilent Rolex, Center Parcs et EDF… Oui, donc c’est pas surprenant que le danger de la circulation humaine soit représenté par un char de Ben-hur et pas par un putain de camion-citerne et un parking de 400 places au milieu d’une forêt. C’est pas surprenant qu’on fasse un film sur ce sujet sans jamais montrer une autoroute ou un immeuble. Bien joué le positionnement, on appelle ça du Greenwashing.

Mais d’un autre côté, j’aurais aimé aussi voir les hommes et les femmes qui vivent aujourd’hui pour la nature, ou les espèces qui reviennent dans nos campagnes… Parce qu’on est plus dans les années 60, des efforts sont faits, peut-être pas assez, peut-être trop anecdotiques, mais ils existent. Faire un film sur le rapport entre l’homme et les animaux à travers l’histoire sans parler de ce qui se passe aujourd’hui, de l’équilibre qu’on a atteint, c’est jouer p’tit bras. Ça aurait eu plus de poids que cette fin symbolique pseudo-optimiste à deux balles. C’est peut-être le principal problème du film Les saisons, il a l’air de vouloir faire passer un message mais ne se mouille pas, il ellipse, esquive les sujets, évoque des thèmes en ne montrant jamais rien, reste sur une morale bisounours tiédasse dès qu’il touche à la civilisation moderne, il ne veut froisser personne et reste très loin du sujet.

Les saisons est un film dont la première partie est magique, d’une beauté et d’une justesse rarement vues au cinéma. Mais au bout d’une heure, il essaye de nous sortir une morale explicite maladroite, un message écolo en carton allègrement survolé qui a l’air de pas trop vouloir approfondir.

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2 réponses

  1. Très belle chronique. J’ai très envie de voir le film, surtout après ce que tu en dis. Ton avis m’a intrigué, surtout sur la fin du post. Merci pour ce bel avis 🙂

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