Les huit salopards, l’art du huis clos

Un nouveau film de Quentin Tarantino est toujours un évènement parce qu’on ne sait jamais vraiment à quoi s’attendre. Il garde sa patte et ses manies personnelles mais s’attaque toujours à un exercice un peu différent, chaque film a son identité, et chaque spectateur aura son préféré. Si vous voulez rire un coup, balancez le débat « quel est le meilleur Tarantino ? » dans une conversation de cinéphiles et installez-vous confortablement, ça va être cool.

Huit hommes en colère

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Cette moustache, nom de Dieu !

Voilà, si vous avez fini de semer le trouble dans les repas entre amis, nous allons pouvoir aborder le huitième film du monsieur, Les huit salopards. Si on met de côté un titre qui perd du sens à la traduction (mais c’est plus vendeur de recycler les noms de vieux films), The hateful eight nous place dans les contrées enneigées du Wyoming, dans les États-Unis post-guerre de sécession. Le chasseur de prime John Ruth, joué par un Kurt Russell avec la moustache la plus classe du monde, amène sa prisonnière Daisy Domergue dans la ville de Red Rock pour se faire pendre. Seul problème, leur diligence est vite rattrapée par le blizzard, ils vont devoir faire halte quelques jours chez Minnie, un relais de diligence perdu au milieu de la montagne. En chemin, ils porteront secours à un autre chasseur de primes, Marquis Warren (Samuel L. Jackson), ainsi qu’à Chris Manixx (Walton Goggins), le nouveau shérif de Red Rock en chemin pour prendre son poste.

Les quatre passagers (et le cocher O. B.) se réfugient donc chez Minnie et sont pris en charge par Bob, un mexicain qui remplace la propriétaire pendant son absence. Dans la boutique, trois voyageurs se sont déjà mis à l’abri et font chauffer le café : Oswaldo Mobray, le bourreau du coin, Joe Gage, un cow-boy qui rentrait voir sa moman, et Sanford Smithers, un ancien général confédéré qui roupille sur un fauteuil. Voilà donc tout ce beau monde coincé dans une cabane pour deux jours, ambiance conviviale au coin du feu. Mais dès le début, John Ruth se méfie de tout le monde, sa prisonnière et la prime qui lui est promise doivent faire des envieux et il a pas l’intention de se la faire piquer. Et petit à petit, on commence à se poser des questions…

Avec Les huit salopards, Quentin Tarantino s’attaque (ou se réattaque) à l’exercice du huis-clos, il enferme ses personnages dans une bicoque avec aucun moyen de s’enfuir et fait chauffer la cocotte-minute. Toute l’histoire ou presque passera par les dialogues, donc ça va parler beaucoup, ceux qui trouvent les autres films du réalisateur trop bavards vont être servis. La construction du scénario se fait quasi-exclusivement par ce biais, ça en rebutera certains mais j’ai trouvé ça brillant. Les personnages se raconteront qui ils sont, d’où ils viennent, où ils vont, ce qu’ils veulent, le problème est qu’on ne sait pas vraiment qui dit la vérité, qui la cache ou encore qui raconte simplement n’importe quoi, ils sont tous méfiants les uns avec les autres, et le spectateur aussi.

Discussions au coin du feu

Dès le début, Kurt Russell impose l’ambiance de méfiance qui va planer sur le film, et il montre la voie au public : ne fais confiance à personne. Le film est dans son ensemble une partie de poker géante entre huit enragés de la gâchette. Les personnages se surveillent, se méfient, scrutent les moindres faits et gestes de chacun. J’ai trouvé le suspense vraiment efficace. Pourtant le film est très lent, on a des plans qui trainent, qui s’attardent sur des acteurs quelques secondes de trop, qui filment des actions anodines juste pour le plaisir de voir les gueules des personnages, ou qui posent un dialogue juste pour le plaisir du bon mot. On voit que le réalisateur fait ce qui l’amuse, qu’il ne repose pas sur une science du rythme basée sur une étude de marché comportementale mais avec du feeling pur, et du plaisir de cinéaste.

Et un des autres grands plaisirs de Tarantino a toujours été de travailler avec ses acteurs privilégiés : Samuel L. Jackson, Tim Roth, Michael Madsen, Kurt Russell, etc… L’homme travaille toujours avec son clan, il aime ses acteurs et les laisse s’amuser, on le sent bien à l’écran. On a des nouvelles têtes qui arrivent à s’imposer comme Jennifer Jason Leigh (qui s’en prend plein la poire), ou encore Walton Goggins qui était déjà dans Django Unchained (mais dont je me souviens surtout pour son rôle de Shane dans l’excellentissime série The Shield). Toutes ces figures impressionnantes se donnent la réplique avec un naturel et un aplomb jubilatoires. J’ai vraiment adoré le jeu et la présence tranquille de Madsen qui reste discret mais en impose sans lever le p’tit orteil.

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L’occupation de la pièce est millimétrée, à l’image d’une scène de théâtre, chaque déplacement chamboule tout l’espace et l’équilibre des forces. On assiste à une vraie chorégraphie scénaristique en milieu confiné. Le suspense est savamment dosé, le film prend son temps et se permet des longueurs et des silences qui seraient inconcevables pour tout autre réalisateur officiant dans les grandes prairies de Hollywood. Mais c’est ce cher Quentin qui tient la caméra, l’homme qui se fout d’à peu près tout, qui fait ce qu’il veut en dépit du bon sens, qui fait trainer ses scènes pour les couper sur un climax musical juste pour la blague et le contre-pieds, allant jusqu’à filmer The hateful eight dans un format pellicule Panavision 70mm dont pratiquement plus aucune salle au monde n’est équipée. C’est censé donner un grain particulier et une profondeur à l’image, qu’ils disent, mais je le saurai jamais.

Les caprices d’un géant

Mais même en numérique, pour nous pauvres spectateurs du XXIe siècle, l’image est magnifique. Les quelques plans en extérieur laissent voir une montagne enneigée, ces plans panoramiques qui prennent leur temps posent l’ambiance. C’est aussi le cas à l’intérieur, où la mise en scène joue sur toute la largeur et toute la profondeur du lieu pour nous donner un sens de l’espace. Le jeu des lumières chaudes dans la maison qui contrastent avec le blanc frigorifique de l’extérieur donne toute sa texture à l’image. La bande son d’Ennio Morricone est phénoménale, elle rappelle parfois ses grands classiques du western, et part pourtant dans des délires plus Tarantinesques, jouant sur la tension et les envolées.

La longueur et le rythme du film sont à la fois sa force et son seul gros défaut selon moi. J’ai apprécié cette réalisation qui prend son temps, qui ne saute pas partout pour en mettre plein la vue, qui laisse des silences et des plans fixes pour le plaisir et qui filme ses acteurs dans des moments de calme, juste pour voir leur gueule et leurs mimiques. J’ai aimé tout ça parce que la tension m’a tenu éveillé, qu’on est intrigué par tout le monde. Le seul moment ou ça m’a semblé trop long, c’est dans le dernier chapitre. Une fois qu’on nous a révélé les clés du scénario, le film pose sa conclusion à la cool, et ça prend des plombes. Comme le suspense retombe, les dialogues et les plans à rallonge sont juste là « pour le plaisir ». Sauf qu’on en est déjà à plus de deux heures de film, on attend le générique qui ne vient pas et notre attention s’envole.

Pourtant, en y repensant on a envie de revoir ce film en ayant toutes ses clés, pour voir, pour goûter sa saveur, pour vérifier si on a rien oublié. Ce miroir de Reservoir Dogs (huis-clos qui a démarré la carrière de Quentin Tarantino, déjà en compagnie de Roth et Madsen) continue sur la lancée des géniaux Inglorious Basterds et Django Unchained, en revisitant l’histoire avec un côté pop. Cette fois, c’est l’histoire purement États-unienne qui est revue avec l’œil critique et fendard du réalisateur. Il confronte toute une Amérique naissante et absurde dans une petite maison branlante et malmenée par maman Nature. Il laisse de côté les grandes épopées pour revenir vers une unité de lieu toute théâtrale, vers la force du dialogue et de la direction d’acteur. Mais celui-ci enlève un peu du côté  » pur fun » qu’avaient ses deux prédécesseurs, l’ambiance est plus pesante même si on a quelques sourires bienvenus.

Les huit salopards est un huis-clos immense qui ne perd en perfection que sur son dernier chapitre. Ses acteurs monumentaux, sa gestion du temps et de l’espace en font, encore une fois, un film à part, joussif. Tarantino est dans son monde, avec ses règles et ses lubies, mais ses trois derniers films sont des bijoux de maitrise et de délires personnels, auxquels on peut ne pas adhérer mais qui font retrouver toute l’aura du personnage que j’avais un peu perdue depuis Pulp Fiction.

Lire aussi l’avis de : Smadj (c’est contagieux), Durandal,

2 réponses

  1. Sans être aussi laudatif que toi, je me suis bien amusé avec ce film qui, même s’il est sans doute trop long, offre son lot de dialogues savoureux (longs eux aussi, mais là c’est que du plaisir, telle cette longue scène avec les quatre personnages dans la diligence) et de personnages marquants.

    Tout cela est sans doute un peu en roue libre, dans l’excès, ça cabotine pas mal côté acteurs (mais on sent qu’ils s’amusent), mais c’est du Tarantino, donc on ne va pas forcément chercher de la finesse (quoique de la finesse, il y en a dans la mise en scène).

    Bref, j’ai bien aimé (mais c’est long), mais je suis assez Tarantino-compatible. 😉

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