Le sentiment du fer, le fourre-tout du Vieux Royaume

Le sentiment du fer est la seconde compile de nouvelles de Monsieur Jean-Philippe Jaworski se passant dans le Vieux Royaume. Après l’excellent Janua Vera (et bon, aussi tous ses autres bouquins, quand même…), l’auteur revient dans cet univers à travers 5 nouvelles très différentes… Et très inégales…

Ces cinq nouvelles ont des longueurs très variables, de dix pages pour Profanation à soixante pour Désolation, et les trois autres qui naviguent entre les deux. Le recueil attaque sur Le sentiment du Fer, texte d’une cinquantaine de pages se déroulant à Ciudalia, même coin que Gagner la Guerre. On y suivra la mission de l’assassin Cuervo Moera qui a été engagé pour entrer dans le palais d’un riche pour chaparder un bouquin. Cette première nouvelle, même si elle est rythmée et agréable à lire, sent quand même la redite après Gagner la guerre. C’est une petite sucrerie pour les fans, ça bastonne, ça se planque dans les zones d’ombres, ça saute sur les toits mais ça n’étonne jamais, on reste un peu sur notre faim si on cherche une surprise.

Par contre, le texte suivant est une petite merveille qui m’a vraiment emballé. L’elfe et les égorgeurs raconte la visite d’un barde elfe dans une forteresse dévastée où trainent une arrière-garde de pillards et de poivrots. Tout l’intérêt de la chose sera la manière dont notre visiteur va se présenter au tas de gros-bras ivres de meurtre et autres joyeusetés. Le décalage dans le dialogue, la tension et la finesse de l’échange, l’astuce finale, tout coule tout seul et se savoure avec un grand plaisir. C’est subtil, c’est théâtral, c’est vif, c’est pour moi la meilleure histoire du recueil et ça tombe d’ailleurs très bien puisque vous pouvez la choper gratos en numérique tout le mois d’avril dans le cadre d’une opération des indés de l’imaginaire. C’est pas beau ça ?

Mais pas le temps de lambiner, on enchaine sur Profanation, autre très bonne surprise du recueil ! La encore, une situation simple mais percutante : Un homme se retrouve interrogé par trois prêtres du Desséché après avoir été capturé en train de détrousser des cadavres dans une bataille sanglante. L’accusé va déployer tous ses talents de baratineur de haut vol pour expliquer ses gestes à travers un témoignage brillant de subtilité et de mauvaise foi. Le texte est très amusant et ludique, on apprend petit à petit ce qui se passe vraiment pour arriver enfin au dénouement. On en profite également pour nous décrire toute la population que se trainent les armées dans leur sillage pendant une campagne guerrière, donnant au lecteur une vision différentes des grandes batailles classiques du genre. Cette nouvelle est une seconde vraie réussite.

Malheureusement, la quatrième et la plus longue des nouvelles de ce livre a fait retomber mon enthousiasme de manière radicale. Dans les soixante pages qui composent Désolation, on suit un groupe de Nains (et leurs serviteurs gnomes) qui traversent des cavernes en étant poursuivi par des Gobelins, tout en redoutant de réveiller le dragon qui vit dans les profondeurs. Oui, voilà, des nains, des cavernes, un dragon, tout ça… Alors je veux bien que hommage et compagnie mais bon là, c’est un peu trop trop trop classique non ? Oui, on a un petit twist sympa à la fin, mais qui arrive après 50 pages où on se fait un peu chier à suivre une troupe de nains qui courent… Et puis pour ajouter au plaisir, on a droit à toute la panoplie de noms « qui font nain » : Hjalmberiche thane de Diggenhlaew, Skirfir, Weorburgh, Kononor le Konüngr des Uruk Maug. Ça donne des phrases où on a l’impression d’éternuer toutes les lignes, dans le genre : « Hjalmberich avait aussitôt dépêché un messager à Kyningberg, la forteresse de Grymnir des Aurvangar, l’un des deux rois de Kahad Burg ». Ce genre de truc me sort complètement de l’histoire.

Et après Gimli et ses copains dans les mines de la Moria, on a droit aux autres bons vieux clichés tolkienniens sur les elfes dans La troisième hypostase, dernier texte du recueil. Lusinga est une mage qui vit avec les nelfes sur une île qui sert de zone franche commerciale entre les deux peuples, mais tous les oreilles-pointues doivent se retirer sur leurs grands bateaux parce qu’un grand danger se pointe. Mais Lusinga est humaine donc elle regarde ce fier peuple se barrer sans elle. Et Frodon fait coucou à ses copains restés sur l’embarcadère. Ah non, ça c’est mes souvenirs qui interfèrent, pardon. Bon, pour être honnête la nouvelle a un peu plus de profondeur que ça, elle est plus intéressante que la précédente car la peur de Lusinga est très bien communiquée au lecteur, l’angoisse qu’elle ressent devant les évènements et aussi à cause de ses amis qui sont en train de combattre loin de chez elle dans une guerre quelconque. Il y a une certaine poésie dans la manière d’aborder la mythologie elfe même si c’est vraiment de la fantasy à papy (mais on va me dire que c’est de l’hommage alors bon, pourquoi pas ?), et que… j’ai pas trop compris la chute…

Sur l’ensemble des cinq nouvelles on garde quand même le talent formel de l’écrivain qui maîtrise son art, mais j’en retiens surtout deux qui sont vraiment exceptionnelles, les deux plus courtes qui sont efficaces et ont un twist intéressant. Sinon, Le sentiment du fer est distrayant mais fait un peu répétition si on a lu Gagner la guerre, et les deux dernières sont des tolkienneries (certainement assumées par l’auteur) qui m’ont laissé de marbre même si c’est joliment tourné. En sortant de ce recueil, je réalise surtout que l’univers du Vieux Royaume est vraiment un beau bordel, je comprends pas grand chose à ce qu’il s’y passe dans la globalité, ça part dans tous les sens. Pourtant, dans Janua Vera tout avait l’air de se tenir et on avait une belle vue d’ensemble. Mais là, je sais pas si j’ai loupé quelques trains en route ou si c’est un fourre-tout assumé, entre les nains et les elfes à la Tolkien, les « Assassin’s creederies » de Ciudalia, les sales guerres d’humains au milieu et les prêtres glauques qui puent, je m’y retrouve plus du tout. Y’a une encyclopédie de prévue ? Comment on fait ?

 Je ressors bien déçu de cette lecture, le bouquin a une telle réputation que je m’attendais à me régaler autant que pour les autre écrits de Jean-Philippe Jaworski. Au final on retrouve pas la même cohérence de construction ou le même souffle que dans Janua Vera. On dirait qu’ils ont fait les fonds de tiroirs de l’auteur pour occuper un peu le terrain, mais bon, j’attends toujours la suite de son autre série à laquelle j’accroche finalement beaucoup plus : Les rois du monde.

Lire aussi l’avis de : Nicolas Winter (Just a word), Xapur (Les lectures de Xapur), Au pays des cave trolls, Boudicca (Le bibliocosme), Gromovar (Quoi de neuf sur ma pile ?), Lorhkan (Lorhkan et les mauvais genres),

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2 réponses

  1. J’avais beaucoup aimé, des fourre-tout comme ça, j’en veux bien plus souvent. 😀
    Je trouve que le Vieux Royaume est un univers très bien pensé, qui s’enrichit à chaque nouvelle oeuvre, mais c’est vrai que comme tous ces récits sont éclatés dans le temps, on peut vite perdre le fil…

    Par contre, carton rouge à l’éditeur : des marges ridicules, pas de tables des matières, une erreur sur le titre du recueil (!!) en quatrième de couv’, et j’en passe… Ça sent le fini à la va-vite !

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